87
qui date d’une vingtaine d’années. A la droite du portailune grosse pomme de pin, en bronze romain, est poséesur un pilier de granit, et de l’autre côté, sur un autrepilier, il y a une louve d’airain, également antique et ro-maine, qui se tourne à demi vers les passants, la gueuleentr’ouverte et les dents serrées.
(Pardon, mon ami, mais permettez-moi d’ouvrir ici uneparenthèse. Cette pomme de pin a un sens, et cette louveaussi, ou ce loup, car je n’ai pu reconnaître bien claire-ment le sexe de cette bête de bronze. Voici à ce sujet ceque racontent encore les vieilles fileuses du pays :
Il y a longtemps, bien longtemps, ceux d'Aix-la-Cha-pelle voulurent bâtir une église. Ils se cotisèrent, et l’oncommença. On creusa les fondements, on éleva les mu-railles, on ébaucha la charpente, et pendant six mois cefut un tapage assourdissant de scies, de marteaux et decognées. Au bout de six mois, l’argent manqua. On fîtappel aux pèlerins, on mit un bassin d’étain à la porte del’église ; mais à peine s’il y tomba quelques targes etquelques liards à la croix. Que faire? Le sénat s’assembla,chercha, parla, avisa, consulta. Les ouvriers refusaient letravail, et l’herbe et la ronce, et le lierre et toutes les in-solentes plantes des ruines, s’emparaient déjà des pierresneuves de l'édifice abandonné. Fallait-il laisser là l’église?Le magnifique sénat des bourgmestres était consterné.
Comme il délibérait, entre un quidam, un étranger, uninconnu, de haute taille et de belle mine.
— Bonjour, bourgeois. De quoi est-il question? Vousêtes tout effarés. Votre église vous tient au cœur? Vousne savez comment la finir? On dit que c’est l’argent quivous manque?
— Passant, dit le sénat, allez-vous-en au diable. Il nousfaudrait un million d’or.
— Le voici, dit le gentilhomme. Et, ouvrant une fenêtre,il montre aux bourgmestres un grand chariot arrêté surla place à la porte de la maison de ville. Ce chariot étaitattelé de dix jougs de bœufs et gardé par vingt nègresd’Afrique armés jusqu’aux dents.
Un des bourgmestres descend avec le gentilhomme,prend au hasard un des sacs dont le chariot était chargé,