«6
lîhin, une espèce d’immense araignée formée par deuxlongues perches souples et courbes, croisées transver-salement, réunies à leur milieu et à leur point culmi-nant par un gros nœud rattaché à un levier, et plongeantleurs quatre pointes dans l’eau. C’est une araignée en effet.
Par instants, dans cette solitude et dans ce silence, lelevier mystérieux s’ébranle, et l’on voit la hideuse bêtese soulever lentement, tenant entre ses pattes sa toile,au milieu de laquelle saute et se tord un beau saumond’argent.
Le soir, après avoir fait une de ces magnifiques coursesqui ouvrent jusque dans leurs derniers cæcums les cavernesprofondes de l’estomac, on rentre à Saint-Goar , et l’ontrouve au bout d'une longue table, ornée de distance eudistance de fumeurs silencieux, un de ces excellents ethonnêtes soupers allemands où les perdreaux sont plusgros que les poulets. Là, on se répare à merveille, surtoutsi l’on sait se plier comme le voyageur Ulysse aux mœursdes nations, et si l’on a le bon esprit de ne pas prendre enscandale certaines rencontres bizarres qui ont lieu quel-quefois dans le même plat, par exemple, d’un canard rôtiavec une marmelade de pommes, ou d’une hure de san-glier avec un pot de confitures. Vers la fin du souper, unefanfare mêlée de mousquetade éclate tout à coup au dehors.On se met en hâte à la fenêtre. C’est le hussard françaisqui fait travailler l’écho de Saint-Goar. L’écho de Saint-Goar n’est pas moins merveilleux que l’écho du Lurley.La chose est admirable en effet. Chaque coup de pistoletdevient coup de canon dans cette montagne. Chaquedentelle de la fanfare se répète avec une netteté prodi-gieuse dans la profondeur ténébreuse des vallées. Ce sontdes symphonies délicates, exquises, voilées, affaiblies,légèrement ironiques, qui semblent se moquer de vous envous caressant. Comme il est impossible de croire quecette grosse montagne lourde et noire ait tant d’esprit,au bout de très peu d’instants on est dupe de l’illusion,et le penseur le plus positif est prêt à jurer qu’il y a là-bas,dans ces ombres, sous quelque bocage fantastique, un êtresurnaturel et solitaire, une fée quelconque, une Titaniaqui s’amuse à parodier délicieusement les musiques hu-