138
fort dans un labyrinthe de maisons neuves fort laides etde jardins fort beaux, lorsque je suis arrivé tout à coup àl’entrce d’une rue singulière. Deux longues rangées parral-lèles de maisons noires, sombres, hautes, sinistres, presquepareilles, mais ayant cependant entre elles ces légèresdifférences dans les choses semblables qui caractérisentles bonnes époques d’architecture; entre ces maisonstoutes contiguës et compactes, et comme serrées avecterreur les unes contre les autres, une chaussée étroite,obscure, tirée au cordeau; rien que des portes bâtardessurmontées d’un treillis de fer bizarrement brouillé ; toutesles portes fermées ; au rez-de-chaussée rien que des fenê-tres garnies d’épais volets de fer ; tous ces volets fermés ;aux étages supérieurs, des devantures de bois presque par-tout armées de barreaux de fer ; un silence morne, aucunchant, aucune voix, aucun souffle ; par intervalles le bruitétouffé d’un pas dans l’intérieur des maisons ; à côté desportes un judas grillé à demi entr’ouvcrt sur une alléeténébreuse; partout la poussière, la cendre, les toilesd’araignées, l’écroulement vermoulu, la misère plutôtaffectée que réelle; un air d’angoisse et de crainte répandusur les façades des édifices; un ou deux passants dans larue me regardant avec je ne sais quelle défiance effarée;aux fenêtres des premiers étages, de belles jeunes fillesparées, au teint brun, au profil busqué, apparaissant furti-vement, ou des faces de vieilles femmes au nez de hibou,coiffées d’une mode exorbitante, immobiles et blêmes der-rière la vitre trouble ; dans les allées des rez-de-chaussée,des entassements de ballots et de marchandises; des forte-resses plutôt que des maisons, des cavernes plutôt que desforteresses, des spectres plutôt que des passants. —J’étais dans la rue des Juifs, et j’y étais le jour du sabbat.
A Francfort il y a encore des juifs et des chrétiens; devrais chrétiens qui méprisent les juifs, de vrais juifs quihaïssent les chrétiens. Des deux parts on s’exècre et l’onse fuit. Notre civilisation, qui tient toutes les idées enéquilibre et qui cherche à ôter de tout la colère, ne com-prend plus rien à ces regards d’abomination qu’on se jetteréciproquement entre inconnus. Les juifs de Francfort vivent dans leurs lugubres maisons, retirés dans des