Band 
III.
Seite
35
JPEG-Download
 

HEIDELBERG .

35

A quelques pas de cette ruine effrayante, le hasard a jetéune ruine ravissante; c’est l’intérieur de ce palais d’Othon-llenri dont jusqu’ici, cher Louis, je ne vous ai montré quela façade. Il y a là, debout, ouvertes, livrées au pre-mier venu, sous le soleil et sous la pluie, sous la neige etsous le vent, sans voûte, sans lambris, sans toit, percéescomme au hasard dans des murs démantelés, douze portesde la renaissance, douze joyaux d’orfèvrerie, douze chefs-d’œuvre, douze idylles de pierre auxquelles se mêle, commesortie des mêmes racines, une admirable et charmante fo-rêt de fleurs sauvages clignes des palatins, consule digtue.Je ne saurais vous dire ce qu’il y a d’inexprimable dansce mélange de l’art et de la réalité ; c’est à la fois une lutteet une harmonie. La nature, qui rivalise avec Beethoven ,rivalise aussi avec Jean Goujon . Les arabesques font desbroussailles, les broussailles font des arabesques. On nesait laquelle choisir et laquelle admirer le plus, de lafeuille vivante ou de la feuille sculptée.

Quant à moi, cette ruine m’a paru pleine d’un ordredivin. Il me semble que ce palais, bâti par les fées de larenaissance, est maintenant dans son état naturel. Toutesces merveilleuses fantaisies de l’art libre et farouche de-vaient être mal à l’aise dans ces salles quand on y signaitla paix ou la guerre, quand de sombres princes y rêvaient,quand on y mariait des reines, quand on y ébauchait desempereurs d’Allemagne . Est-ce que ces Vertumnes, cesPomones et ces Ganymèdes pouvaient comprendre quelquechose aux idées qu’ils voyaient sortir de la tête de Fré-déric IV ou V. par la grâce de Dieu , comte palatin duRhin, vicaire du saint-empire romain , électeur-duc deHaute et Basse Bavière? Un grand seigneur couchait danscette chambre avec une fille de roi sous un baldaquin du-cal; maintenant il n’y a plus ni seigneur, ni fille de roi,ni baldaquin, ni plafond dans cette chambre ; le liseronl’habite et la menthe sauvage la parfume. C’est bien. C’estmieux. Ces adorables sculptures ont été faites pour êtrebaisées par les fleurs et regardées par les étoiles.

La nature, juste et sainte, fait fête à cette œuvre dontles hommes ont oublié l’ouvrier.

Outre une quantité innombrable de bassins, de grottes