62
couronne et sa croix. C’est le prodige du gigantesque et dudélicat. J’ai vu Chartres , j’ai vu Anvers , il me fallaitStrasbourg .
L’église n’a pas été terminée. L’abside, misérablementtronquée, a été arrangée au goût du cardinal de Rohan,cet imbécile, l’homme du collier. Elle est hideuse. Le vitrailqu’on y a adapté a un dessin de tapis courant ; c’est ignoble.Les autres vitraux sont beaux, excepté quelques verrièresrefaites, notamment celle de la grande rose. Toute l’égliseest honteusement badigeonnée; quelques parties de sculp-ture ont été restaurées avec quelque goût. Cette cathédralea été touchée par toutes les mains. La chaire est un petitédifice du quinzième siècle, gothique fleuri, d’un dessin etd’un style ravissants. Malheureusement on l’a dorée d’unefaçon stupide. Los fonts baptismaux sont de la même époqueet supérieurement restaurés. C’est un vase entouré d’une^ broussaille de sculpture la plus merveilleuse du monde.A côté, dans une chapelle sombre, il y a deux tombeaux.L’un, celui d’un évêque du temps de Louis V , est cette penséeredoutable que l’art gothique a exprimée sous toutes lesformes : un lit sous lequel est un tombeau, le sommeilsuperposé à la mort, l’homme au cadavre, la mort à l’éter-nité. Le sépulcre a deux étages. L’évêque, dans ses habitspontificaux et mitre en tête, est couché dans son lit, sousun dais; il dort. Au-dessous dans l’ombre, sous les pieds dulit, on entrevoit une énorme pierre dans laquelle sontscellés deux énormes anneaux de fer; c’est le couvercledu tombeau. On n’en voit pas davantage. Les architectesdu seizième siècle montraient le cadavre (vous vous sou-venez des tombeaux de Brou); ceux du quatorzième lecachaient, c’est encore plus effrayant. Rien de plus sinistreque ces deux anneaux.
Au plus profond de ma rêverie, j’ai été distrait par unanglais qui faisait des questions sur l’affaire du collier etsur M'" e deLamotte, croyant voir là le tombeau du cardinalde Rohan. Dans tout autre lieu, je n’aurais pu m’empêcherde rire. Après tout, j’aurais eu tort; qui n’a pas son coind’ignorance grossière? Je connais, et vous connaissezcomme moi, un savant médecin qui dit poudra dentriftce,ce qui prouve qu’il ne sait ni le latin ni le français . Je ne