270
Ce tableau n’était pas trop chargé. On se rappelleraque M me de Charrière avait tracé une esquisse à peu prèspareille de la bonne société neuchâteloise. A Genève,les sciences étaient beaucoup plus en honneur ; mais lalittérature proprement dite, la poésie surtout, n’avaientguère plus de crédit. Les deux jeunes frères, Philippeet Louis Bridel, avaient enfin réussi, ne se sentant au-cun goût ni pour la société de la bourgeoisie marchandede Lausanne, ni pour les plaisirs de leurs condisciples,à se faire introduire dans ces réunions si enviées de laCité. C’était une véritable faveur, dont ils furent recon-naissants, bien que les deux étudiants en théologien’aient pas eu d’abord grand succès dans ce monde unpeu factice.
Nos jeunes gens se trouvaient en effet lancés dansun monde inconnu, où ils ne pouvaient ni plaire, nise plaire, ni développer leurs facultés. Leurs naïvetés,leurs avances, furent accueillies par des railleries. Alorschacun des deux frères suivit la pente naturelle de soncaractère. Le plus jeune se mit à plaisanter, à railler àson tour, comme nous le verrons bientôt. Il paya cemonde de la même monnaie qui avait cours chez lui.L’ainé, Philippe, se replia sur lui-même, chercha lasolitude et reprit le goût des courses de montagnescomme dans les années de son enfance. C’est de cetteépoque de méditation que datent ses premiers vers. Illes fit, raconte-t-il, en revenant d’une longue prome-nade dans le Jorat. En contemplant les tours de la ca-thédrale de Lausanne, le lac Léman et les magnifiquespaysages qui l’encadrent, il s’écrie :