VIE DE CORNEILLE.
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très-propre à peindre la vertu romaine, et très-peupropre à faire sa fortune. Il n’aimait point la cour ; ily apportait un visage presque inconnu, un grandnom qui ne s’attirait que des louanges, et un méritequi n’était point de ce pays-là. Rien n’était égal à sonincapacîtépour ses affaires que son aversion ; les pluslégères lui causaient de l’effroi et Je la terreur. Quoi-que son talent lui eût beaucoup rapporté, il n’enétait guère plus riche. Ce n’est pas qu’il eût été fâchéde l’être ; mais il eût fallu le devenir par une habi-leté qu'il n’avait pas, et par des soins qu’il ne pouvaitprendre. Il ne s’était point trop endurci aux louan-ges à force d’en recevoir : mais, s’il était sensibleà là gloire, il était fort éloigné de la vanité. Quel-quefois il se confiait trop peu à son rare mérite,et croyait trop facilement qu’il pût avoir des rivaux.
A beaucoup de probité naturelle, il a joint, danstous les temps de sa vie, beaucoup de religion, etplus de piété que le commerce du monde n’en per-met ordinairement. Il a eu souvent besoin d’être ras-suré par des casuistes sur ses pièces de théâtre 1 , etils lui ont toujours fait grâce en faveur de la puretéqu’il avait établie sur la scène, des nobles sentimentsqui régnent dans ses ouvrages, et de la vertu qu’il amise jusque dans l’amour.
SUPPLÉMENT
A LA VIE DE CORNEILLE.
A voir M. de Corneille, on ne Taurait pas cru ca-pable de faire si bien parler les Grecs et les Romains,et de donner un si grand relief aux sentiments et auxpensées des héros. La première fois que je le vis, jele pris pour un marchand de Rouen. Son extérieurn’avait rien qui parlât pour son esprit ; et sa conver-sation. était si pesante, qu’elle devenait à charge dèsqu’elle durait un peu. Une grande princesse quiavait désiré le voir et l’entretenir, disait qu’il ne fal-
1 Cescasuistesavaienlbien raison. L’art du théâtre est commecelui de la peinture. Un peintre peut également faire des ou-vrages lascifs et des tableaux de dévotion : tout auteur peutêtre dans ce cas. Ce n’est donc point le théâtre qui est condam-nable, mais l’abus du théâtre. Or les pièces étant approuvéespar les magistrats, et ayant la sanction de l’autorité royale, leseul abus est de les condamner. Cette ancienne méprise a sub-sisté parce que les comédies des mimes étaient obscènes dutemps des premiers chrétiens, et que les autres spectacles étaientconsacrés, chez les Romains et chez les Grecs, par les céré-monies de leur religion ; elles étaient regardées comme un acted’idolâtrie. Mais c’est une grande inconséquence de vouloirflétrir des pièces très-morales, parce qu‘il y en a eu autrefoisde scandaleuses. (V. )
lait point l’écouter ailleurs qu’à l’hôtel de Bourgogne.Certainement M. de Corneille se négligeait trop, ou,pour mieux dire, la nature, qui lui avait été si libé-rale en des choses extraordinaires, l’avait comme ou-blié dans les plus communes. Quand ses familiersamis, qui auraient souhaité de le voir parfait en tout,lui faisaient remarquer ses légers défauts, il souriait,et disait : Je n’en suis pas moins pour cela PierreCorneille. 11 n’a jamais parlé bien correctement lalangue française ; peut-être ne se mettait-il pas enpeine de cette exactitude.
Quand il avait composé un ouvrage, il le lisait àmadame deFontenelle, sa sœur, qui en pouvait bienjuger. Cette dame avait l’esprit fort juste ; et si lanature s’était avisée d’en faire un troisième Corneille,ce dernier n’aurait pas moins brillé que les deux au-tres : mais elle devait être ce qu’elle a été pour don-ner à ses frères un neveu, digne héritier de leur mé-rite et de leur gloire.
Les premières pièces de théâtre de M. de Corneilleont été plus heureuses que parfaites ; les dernièresont été plus parfaites qu’heureuses ; et celles du mi-lieu ont mérité l’approbation et les louanges que lepublic a données aux premières moins par lumièreque par sentiment. (Vigneul de Maiiville 1 .)
Simple, timide, d’une ennuyeuse conversation, il( Corneille) prend un mot pour un autre, et il ne jugede la bonté de sa pièce que par l’argent qui lui enrevient; il ne sait pas la réciter, ni lire son écriture.Laissez-le s’élever par la composition, il n’est pasau-dessous d’Auguste, de Pompée, de Nicomède,d’Héraclius ; il est roi et un grand roi, il est politi-que, il est philosophe : il entreprend de faire parlerdes héros, de les faire agir ; il peint les Romains : ilssont plus grands et plus Romains dans ses vers quedans leur histoire. (La Beuyère , ch. xn, des Ju-gements. )
Corneille étant venu un jour à la comédie, où iln’avait point paru depuis deux ans, les acteurs s’in-terrompirent d’eux-mêmes; le grand Condé, leprince de Conti, et généralement tous ceux quiétaient sur le théâtre, se levèrent ; les loges suivirentleur exemple ; le parterre se signala par des batte-ments de mains et des acclamations qui recommen-cèrent à tous les entr’actes. Des marques d’une dis-tinction si flatteuse devaient être bien embarras-santes pour un homme dont la modestie allait depair avec le mérite. Si Corneille eût pu prévoir cette
1 C’est sous ce nom que le chartreux dom Bonaventure d’Ar-gonne s’est fait connaître dans la république des lettres.