MÉLITE,
COMÉDIE. — 1629 '.
A MONSIEUR DE LIANCOUR. *
Monsieur ,
Mélite serait trop ingrate de rechercher une autre protec-tion que la vôtre; elle vous doit cet hommage et cette légèrereconnaissance de tant d’obligations qu’elle vous a : nonqu’elle présume par là s’en acquitter en quelque sorte, maisseulement pour les publier à toute la France. Quand je con-sidère le peu de bruit qu’elle fit à son arrivée à Paris, ve-nant d’un homme qui ne pouvait sentir que la rudesse deson pays , et tellement inconnu qu’il était avantageux d’entaire le nom; quand je me souviens, dis-je, que ses troispremières représentations ensemble n’eurent point tant d'af-fluence que la moindre de celles qui les suivirent dans lemôme hiver, je ne puis rapporter de si faibles commence-ments qu’au loisir qu’il fallait au monde pour apprendre quevous en faisiez étal, ni des progrès si peu attendus qu’à vo-tre approbation, que chacun se croyait obligé de suivre aprèsl’avoir sue. C’est de là, monsieur, qu’est venu tout le bon-heur de Mélite; et quelques hauts effets qu’elle ait pro-duits depuis, celui dont je me tiens le plus glorieux, c’estl’honneur d’être connu de vous, et de vous pouvoir souventassurer de bouche que je serai toute ma vie,
Monsieur,
Votre très-humble et très-obéissant serviteur,
CORNEILLE.
AU LECTEUR.
Je sais bien que l’impression d’une pièce en affaiblit laréputation : la publier c’est l’avilir ; et même il s’y rencon-
1 Fontenelle en fait remonter la première représentation àl’année 1625; mais nous ne croyons pas devoir adopter celtedate, et nous suivons les frèresParfait, qui iixent cette premièrereprésentation à l’année 1629. Voici nos raisons :
Mairet, dans sa préface des Galanteries du duc d’Ossone,après avoir cité Rotrou, Scudéri, Corneille et du Ryer, ajoutequ’il vient de les nommer suivant l’ordre du temps où ils sontentrés dans la carrière dramatique; et Rotrou, qui a devancéCorneille dans cette carrière, et que Corneille appelait sonpère, n’a donné l’Hypocondriaque, sa première pièce, qu’en1628.
2 Nous avons suivi l’orthographe de Corneille. Les éditeursmodernes écrivent Liancourt.
tre un particulier désavantage pour moi, vu que ma façond’écrire étant simple et familière, la lecture fera prendr e mesnaïvetés pour des bassesses. Aussi beaucoup de mes amism’ont toujours conseillé de ne rien mettre sous la presse, etont raison, comme je crois ; mais par je ne sais quel mal-heur, c’est un conseil que reçoivent de tout le monde ceuxqui écrivent, et pas un d’eux ne s’en sert. Ronsard, Mal-herbe et Théophile l’ont méprisé ; et si je ne les puis imiteren leurs grâces, je les veux du moins imiter en leurs fautes,si c’en est une que de faire imprimer. Je contenterai par làdeux sortes de personnes, mes amis et mes envieux, don-nant aux uns de quoi se divertir, aux autres de quoi cen-surer : et j’espère que les premiers me conserveront encorela même affection qu’ils m’ont témoignée par le passé ; quedes derniers, si beaucoup font mieux, peu réussiront plusheureusement, et que le reste fera encore quelque sorte d’es-time de cette pièce, soit par coutume de l’approuver, soitpar honte de se dédire. En tout cas, elle est mon coup d’es-sai; et d’autres que moi ont intérêt à la défendre, puisque,si elle n’est pas bonne, celles qui sont demeurées au-dessou&doivent être fort mauvaises.
ARGUMENT.
Liras le, amoureux de Mélite, la fait connaître à son amiTircis, et, devenu puis après jaloux de leur hantise, faitrendre des lettres d’amour supposées, de la part de Mélite,à Philandre, accordé de Chloris, s®ur de Tircis. Philandres’étant résolu, par l’artifice et les suasions d’Éraste, dequitter Chloris pour Mélite, montre ces lettres à Tircis. Cepauvre amant en tombe en désespoir, et se retire chez Li-sis, qui vient donner à Mélite de fausses alarmes de sa mort.Elle se pâme à cette nouvelle, et témoignant par là son af-fection , Lisis la désabuse, et fait revenir Tircis, qui l’épouse.Cependant Ciiton ayant vu Mélite pâmée, la croit morte,et en porte la nouvelle à Éraste, aussi bien que de la mortde Tircis. Éraste, saisi de remords, entre en folie: et remisen son bon sens par la nourrice de Mélite, dont il apprendqu’elle et Tircis sont vivants, il lui va demander pardon desa fourbe, et obtient de ces deux amants Chloris, qui nevoulait plus de Philandre après sa légèreté.