LA PLACE ROYALE,
Je crains...
PHYLIS.
Lysis m’aborde, et tu me veux causer 1 !Entre chez Angélique, et pousse ta fortune :
Quand je vois un amant, un frère m’importune.
SCÈNE VI.
LYSIS, PHYLIS.
LYSIS.
Comme vous le chassez !
PHYLIS.
Qu’eût-il fait avec nous ?Mon entretien sans lui te semblera plus doux;
Tu pourras t’expliquer avec moins de contrainte;île conter de quels feux tu te sens l’âme atteinte,
Et ce que tu croiras propre à te soulager.
Regarde maintenant si je sais t'obliger.
LYSIS.
Cette obligation serait bien plus extrême,
Si vous vouliez traiter tous mes rivaux de même ;
Et vous feriez bien plus pour mon contentement,
De souffrir avec vous vingt frères qu’un amant.
phylis. [traire:
Nous sommes donc, Lysis, d’une humeur bien con-J’y souffrirais plutôt cinquante amants qu’un frère ;Et puisque nos esprits ont si peu de rapport,
Je m’étonne comment nous nous aimons si fort.
LYSIS.
Vous êtes ma maîtresse ; et mes flammes discrètesDoivent un tel respect aux lois que vous me faites,Que pour leur obéir mes sentiments domptésN’osent plus se régler que sur vos volontés.
PHYLIS.
J’aime des serviteurs qui pour une maîtresseSouffrent ce qui leur nuit, aiment ce qui les blesse.
Si tu vois quelque jour tes feux récompensés,Souviens-toi... Qu’est-ce ci? Cléandre, vous passez?
( Cléandre va pour entrer chez Angélique, etPhylis l’arrête. )
SCÈNE VII.
CLÉANDRE, PHYLIS, LYSIS.
CLÉANDBE.
Il me faut bien passer, puisque la place est prise.
PHYLIS.
Venez ; cette raison est de mauvaise mise.
D’un million d’amants je puis flatter les vœux,
1 Dans ce sens, causer est un verbe neutre; et par consé-quent il ne peut pas se construire ainsi avec un régime direct.
ACTE II, SCÈNE VII, 153
Et n’aurais pas l’esprit d’en entretenir deux?
Sortez de cette erreur, et souffrant ce partage,
Ne faites pas ici l’entendu davantage.
CLÉANDBE.
Le moyen que je sois insensible à ce point?
PHYLIS.
Quoi ! pour l’entretenir, ne vous aimé-je point?CLÉANDBE.
Encor que votre ardeur à la mienne réponde,
Je ne veux plus d’un bien commun à tout le monde.
PHYLIS.
Si vous nommez ma flamme un bien commun à tous,Je n’aime, pour le moins, personne plus que vous ;Cela vous doit suffire.
CLÉANDBE.
Oui bien, à des volagesQui peuvent en un jour adorer cent visages ;
Mais ceux dont un objet possède tous les soins,
Se donnant tout entiers , n’en méritent pas moins.
PHYLIS.
De vrai, si vous valiez beaucoup plus que les autres,Je devrais dédaigner leurs vœux auprès des vôtres ;Mais mille aussi bien faits ne sont pas mieux traités,Et ne murmurent point contre mes volontés.
Est-ce à moi, s’il vous plaît, dê vivre à votre mode ?Votre amour, en ce cas, serait fort incommode :Loin de la recevoir, vous me feriez la loi.
Qui m’aime de la sorte, il s’aime, et non pas moi.lysis , à Cléandre.
Persiste en ton humeur, je te prie, et conseilleA tous nos concurrents d’en prendre une pareille.
CLÉANDBE.
Tu seras bientôt seul, s’ils veulent m’imiter.
PHYLIS.
Quoi donc ! c’est tout de bon que tu me veux quitter !Tu ne dis mot, rêveur, et pour toute réplique,
Tu tournes tes regards du côté d’Angélique :
Est-elle donc l’objet de tes légèretés ?
Veux-tu faire d’un coup deux infidélités,
Et que dans mon offense Alidor s’intéresse ?
Cléandre, c’est assez de trahir ta maîtresse ;
Dans ta nouvelle flamme épargne tes amis,
Et ne l’adresse point en lieu qui soit promis.
CLÉANDBE.
De la part d’Alidor je vais voir cette belle;Laisse-m’en avec lui démêler la querelle,
Et ne t’informe point de mes intentions.
PHYLIS.
Puisqu’il me faut résoudre en mes afflictions,
Et que pour te garder j’ai trop peu de mérite,
Du moins, avant l’adieu, demeurons quitte à quitte,Que ce que j’ai du tien je te le rende ici :
Tu m’as offert des vœux, que je t’en offre aussi;
Et faisons entre nous toutes choses égales.