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Tome premier.
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MÉDÉE, ACTE

ACTE TROISIÈME.

SCÈNE PREMIÈRE.

NÉRINE.

Malheureux instrument du malheur qui nous presse,Que j’ai pitié de toi, déplorable princesse 1 !

Avant que le soleil ait fait encore un tour,

Ta perte inévitable achève ton amour.

Ton destin te trahit, et ta beauté fataleSous l’appât d’un hymen t’expose à ta rivale ;

Ton sceptre est impuissant à vaincre son effort;

Et le jour de sa fuite est celui de ta mort.

Sa vengeance à la main elle n’a qu’à résoudre,

Un mot du haut des cieux fait descendre le foudre ;Les mers, pour noyer tout, n’attendent que sa loi ;La terre offre à s’ouvrir sous le palais du roi ;

L’air tient les vents tout prêts à suivre sa colère,Tant la nature esclave a peur de lui déplaire ;

Et, si ce n’est assez de tous les éléments,

Les enfers vont sortir à ses commandements.

Moi, bien que mon devoir m’attache à son service,Je lui prête à regret un silence complice ;

D’un louable désir mon cœur sollicitéLui ferait avec joie une infidélité :

Mais, loin de s’arrêter, sa rage découverte,

A celle de Créuse ajouterait ma perte ;

Et mon funeste avis ne servirait de rien

Qu’à confondre mon sang dans les bouillons du sien.

D’un mouvement contraire à celui de mon âme,

La crainte de la mort m’ôte celle du blâme;

Et ma timidité s’efforce d’avancerCe que hors du péril je voudrais traverser.

SCÈNE II.

JASON, NÉRINE.

JASON.

Nérine, eh bien, que dit, que fait notre exilée ?

Dans ton cher entretien s’est-elle consolée ?Veut-elle bien céder à la nécessité?

1 C’est ici un grand exemple de l’abus des monologues. Unesuivante qui vient parler toute seule du pouvoir de sa maîtresseest d’un grand ridicule. Cette faute de faire dire ce qui arriverapar un acteur qui parle seul, et qu’on introduit sans raison,était très-commune sur les théâtres grecs et latins : ils suivaientcet usage, parce qu’il est facile. Mais on devait dire aux Mé-nandre, aux Aristophane, aux Plaute : Surmontez la difliculté ;instruisez-nous du fait sans avoir l’air de nous instruire ; amenezsur le théâtre des personnages nécessaires qui aient des raisonsde se parler; qu’ils m’expliquent tout sans jamais s’adresser àmoi ; que je les voie agir et dialoguer ; sinon, vous êtes dansl’enfance de l’art. ( V. )

III, SCÈNE II. 179

NÉBINE.

Je trouve en son chagrin moins d’animosité;

De moment en moment son âme plus humaineAbaisse sa colère, et rabat de sa haine :

Déjà son déplaisir ne vous veut plus de mal.

JASON.

Fais-lui prendre pour tous un sentiment égal.

Toi, qui de mon amour connaissais la tendresse,

Tu peux connaître aussi quelle douleur me presse.

Je me sens déchirer le cœur à son départ :

Créuse en ses malheurs prend même quelque part,Ses pleurs en ont coulé ; Créon même en soupire,Lui préfère à regret le bien de son empire ;

Et si, dans son adieu, son cœur moins irritéEn voulait mériter la libéralité ;

Si jusque-là Médée apaisait ses menaces,

Qu’elle eût soin de partir avec ses bonnes grâces ;

Je sais (comme il est bon) que ses trésors ouvertsLui seraient, sans réserve, entièrement offerts,

Et, malgré les malheurs où le sort l’a réduite,Soulageraient sa peine et soutiendraient sa fuite.

NÉBINE.

Puisqu’il faut se résoudre à ce bannissement,

Il faut en adoucir le mécontentement.

Cette offre y peut servir ; et par elle j’espère,

Avec un peu d’adresse, apaiser sa colère;

Mais, d’ailleurs, toutefois n’attendez rien de moi,S’il faut prendre congé de Créuse et du roi ;

L’objet de votre amour et de sa jalousieDe toutes ses fureurs l’aurait tôt ressaisie.

JASON.

Pour montrer sans les voir son courage apaisé 1 ,

Je te dirai, Nérine, un moyen fort aisé ;

Et de si longue main je connais ta prudence,

Que je t’en fais sans peine entière confidence.

Créon bannit Médée, et ses ordres précisDans son bannissement enveloppaient ses fils :

La pitié de Créuse a tant fait vers son père,

Qu’ils n’auront point de part au malheur de leur mère.Elle lui doit par eux quelque remercîment ;

Qu’un présent dé sa part suive leur compliment :

Sa robe, dont l’éclat sied mal à sa fortune,

Et n’est à son exil qu’une charge importune,

Lui gagnerait le cœur d’un prince libéral,

Et de tous ses trésors l’abandon général.

D’une vaine parure, inutile à sa peine,

Elle peut acquérir de quoi faire la reine :

Créuse, ou je me trompe, en a quelque désir,

1 Convenons que ce n’est pas an trop bon moyen d’apaiserune femme et une mère que de lui arracher ses enfants et delui prendre ses habits. Cette invention de comédie produit unecatastrophe horrible; mais ce contraste même d’une intriguefaible et basse, avec un dénoùment épouvantable, forme unebigarrure qui révolte tous les esprits cultivés. (Y. )

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