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LE CED, ACTE
Contre nous de pied ferme ils tirent leurs alfanges 1 ,De notre sang au leur font d’horribles mélanges ;
Et la terre, et le fleuve , et leur flotte, et le port,
Sont des champs de carnage où triomphe la mort.
O combien d’actions, combien d’exploits célèbresSont demeurés sans gloire au milieu des ténèbres,
Où chacun, seul témoin des grands coups qu’il donnait,Ne pouvait discerner où le sort inclinait!
J’allais de tous côtés encourager les nôtres,
Faire avancer les uns, et soutenir les autres,
Ranger ceux qui venaient, les pousser à leur tour;
Et ne l’ai pu savoir jusques au point du jour.
Mais enfin sa clarté montre notre avantage ;
Le Maure voit sa perte, et perd soudain courage :
Et voyant un renfort qui nous vient secourir,L’ardeur de vaincre cède à la peur de mourir.
Ils gagnent leurs vaisseaux, ils en coupent les câbles,Poussent jusques aux cieux des cris épouvantables,Font retraite en tumulte, et sans considérerSi leurs rois avec eux peuvent se retirer.
Pour souffrir ce devoir leur frayeur est trop forte ;
Le flux les apporta, le reflux les remporte ;
Cependant que leurs rois, engagés parmi nous,
Et quelque peu des leurs, tout percés de nos coups,Disputent vaillamment et vendent bien leur vie.
A se rendre moi-même en vain je les convie ;
Le cimeterre au poing ils ne m’écoutent pas :
Mais voyant à leurs pieds tomber tous leurs soldats,Et que seuls désormais en vain ils se défendent,
Ils demandent le chef; je me nomme, ils se rendent.Je vous les envoyai tous deux en même temps ;
Et le combat cessa faute de combattants.
C’est de cette façon que, pour votre service...
SCÈNE IV.
D. FERNAND, D. DIÈGUE, D. RODRIGUE,
D. ARIAS, D. ALONSE, D. SANCHE.
D. ALONSE.
Sire, Chimène vient vous demander justice.
D. FERNAND.
La fâcheuse nouvelle, et l’importun devoir 1 !
avaient consacré cette licence, qui par conséquent cesse d’en êtreune. Dans le récit de la mort d’Hippolyte, Racine fait dire àTliéramène, en parlant de ce qu’il vient de voir à l’instantmême :
Le flot qui l’apporta recule épouvanté}et l’abbé d’Olivet, qui n’était que grammairien, mais qui nemanquait pas de goût, ne lui reproche point cet aoriste. ( P.)
1 Alfange est un mot espagnol qui signifie sa&re, cimeterre,coutelas. L’épée était alors une arme inconnue aux Maures.
3 Dès ce moment Rodrigue ne peut plus être puni ; toutes lespoursuites de Chimène paraissent surabontantes. Elle est doncsi loin de manquer aux bienséances, comme on le lui a repro-ché, qu’au contraire elle va au delà de son devoir en deman-dant la mort d’un homme devenu si nécessaire à l’État. (V.)
IV, SCÈNE V.
Va, je ne la veux pas obliger à te voir.
Pour tous remercîments il faut que je te chasse :
Mais avant que sortir, viens, que ton roi t’embrasse.
( D. Rodrigue rentre.)
D. DIÈGUE.
Chimène le poursuit, et voudrait le sauver.
D. FERNAND.
On m’a dit qu’elle l’aime, et je vais l’éprouver.Montrez un œil plus triste.
SCÈNE V.
D. FERNAND, D. DIÈGUE, D. ARIAS,
D. SANCHE, D. ALONSE, CHIMÈNE, ELVIRE.
D. FERNAND.
Enfin soyez contente,Chimène, le succès répond à votre attente '.
Si de nos ennemis Rodrigue a le dessus,
Il est mort à nos yeux des coups qu’il a reçus ;
Rendez grâces au ciel, qui vous en a vengée.
(à D. D lègue.) .
Voyez comme déjà sa couleur est changée.
D. DIÈGUE.
Mais voyez qu’elle pâme, et d’un amour parfait,Dans cette pâmoison, sire, admirez l’effet.
Sa douleur a trahi les secrets de son âme,
Et ne vous permet plus de douter de sa flamme.
CHIMÈNE.
Quoi ! Rodrigue est donc mort?
D. FERNAND.
Non, non, il voit le jour,Et te conserve encore un immuable amour :
Calme cette douleur qui pour lui s’intéresse.
CHIMÈNE.
Sire, on pâme de joie, ainsi que de tristesse 1 :
Un excès de plaisir nous rend tout languissants ;
Et quand il surprend l’âme, il accable les sens.
D. FERNAND.
Tu veux qu’en ta faveur nous croyions l’impossible ?Chimène, ta douleur a paru trop visible.
CHIMÈNE.
Eh bien, sire, ajoutez ce comble à mon malheur,Nommez ma pâmoison l’effet de ma douleur :
Un juste déplaisir à ce point m’a réduite ;
Son trépas dérobait sa tête à ma poursuite;
S’il meurt des coups reçus pour le bien du pays,
Ma vengeance est perdue et mes desseins trahis :
1 Cette petite ruse du roi est prise de l’auteur espagnol : l’A-cadémie ne la condamne pas. C’est apparemment le titre de tragi-comédk-quiXâàïspos'dW àcetteindulgence; car ce moyen paraitaujourd’hui peu digne de la noblesse du tragique. (V.)
2 On ne dit pas pâmer , évanouir; on dit se pâmer, s’éva-nouir. Cette défaite de Chimène est comique, et fait rire. La fauteest de l’original; mais ses termes sont plus.convenables. (V.)