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Tome premier.
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CINNA, ACTE III, SCÈNE IV.

Que je sois le butin de qui l’ose épargnerEt le prix du conseil qui le force à régner!

CINNA.

Ne me condamnez point quand je vous ai servie :Sans moi, vous n’auriez plus de pouvoir sur sa vie;Et, malgré ses bienfaits, je rends tout à l’amour,Quand je veux qu’il périsse ou vous doive le jour 2 .Avec les premiers vœux de mon obéissanceSouffrez ce faible effort de ma reconnaissance,

Que je tâche de vaincre un indigne courroux,

Et vous donner pour lui l’amour qu’il a pour vous 3 4 .Une âme généreuse, et que la vertu guide,

Fuit la honte des noms d’ingrate et de perfide;

Elle en hait l’infamie attachée au bonheur,

Et n’accepte aucun bien aux dépens de l’honneur A

ÆMILIE.

,fe fais gloire, pour moi, de cette ignominie :

La perfidie est noble envers la tyrannie ;

Et quand on rompt le cours d’un sort si malheureux ,Les cœurs les plus ingrats sont les plus généreux 5 .

CINNA.

Vous faites des vertus au gré de votre haine.

ÆMILIE.

Je me fais des vertus dignes d’une Romaine 6 .

CINNA.

Un cœur vraiment romain....

ÆMILIE,

Ose tout pour ravirUne odieuse vie à qui le fait servir ;

11 fuit plus que la mort la honte d’être esclave.

1 Butin n’est pas le mot propre. (V. )

2 La scène se refroidit par ces arguments de Cinna; il veutprouver qu’il a satisfait à l’amour, parce qu’il veut que le sort(l’Auguste dépende de sa maîtresse. Toute cette tirade parait unpeu obscure. (Y.)

3 II faut et de vous donner. Le mot amour n’est point dutout convenable. (V.)

4 Toutes ces sentences refroidissent encore. Voyez si Oresteet Hermione parlent en sentences. (Y. )

5 Elle a déjà retourné cette pensée plus d’une fois. (V.)

6 Ce vers est beau, et ces sentiments d’Émilie ne se démententjamais. Plusieurs demandent encore pourquoi cette Émilie netouche point; pourquoi ce personnage ne fait pas au théâtre lagrande impression qu’y fait Hermione. Elle est Pâme de toutela pièce, et cependant elle inspire peu d’intérêt. N’est-ce pointparce qu’elle n’estpas malheureuse? n’est-ce pointparce que lessentiments d’un Brutus, d’un Cassius conviennent peu à unetille? n’est-ce pointparceque sa facilité à recevoir l’argent d’Au-guste dément la grandeur d’àme qu’elle affecte? n’est-ce pointparce que ce rôle n’est pas tout à fait dans la nature? Cettefille, que Balzac appelle une adorablefurie, est-elle si adorable?C'est Émilie que Racine avait en vue, lorsqu’il dit, dans unede ses préfaces, qu’il ne veut pas mettre sur le théâtre de cesfemmes qui font des leçons d’héroïsme aux hommes. Malgrétout cela, le rôle d’Émilie est plein de choses sublimes; et quandon compare ce qu’on faisait alors à ce seul rôle d’Émilie, onest étonné, on admire. (V.)

| CINNA.

i C’est l’être avec honneur que de l’être d’Octave ;

Et nous voyons souvent des rois à nos genouxDemander pour appui tels esclaves que nous ;ïl abaisse à nos pieds l’orgueil des diadèmes,

Il nous fait souverains sur leurs grandeurs suprêmes 1 ;II prend d’eux les tributs dont il nous enrichit,

Et leur impose un joug dont il nous affranchit.

ÆMILIE.

L’indigne ambition que ton cœur se propose!

Pour être plus qu’un roi, tu te crois quelque chose 2 !Aux deux bouts de la terre en est-il un si vainQu’il prétende égaler un citoyen romain?

Antoine sur sa tête attira notre haineEn se déshonorant par l’amour d’une reine;

Attale, ce grand roi , dans la pourpre blanchi,

Qui du peuple romain se nommait l’affranchi,

Quand de toute l’Asie il se fût vu l’arbitre,

Eût encor moins prisé son trône que ce titre 3 .Souviens-toi de ton nom, soutiens sa dignité;

Et prenant d’un Romain la générosité,

Sache qu’il n’en est point que le ciel n’ait fait naîtrePour commander aux rois, et pour vivre sans maître.

1 II faut remarquer les plus légères fautes de langage. On estsouverain de, on n’est pas souverain sur, encore moins sou-verain sur une grandeur : mais ce qui est bien plus digne deremarque, c’est que le second vers n’est qu’une faible répéti-tion du premier. ( V.)

2 Ce beau vers est une contradiction avec celui que dit Au-guste au.cinquième acte :

Qu’en te couronnant roi, je t’aurais donné moins* .

Ou Émilie, ou Auguste a tort. Il n’est pas douteux que levers d’Émilie étant plus romain, plus fort, et même étant de-venu proverbe, ne dût être conservé, et celui d’Auguste sacri-lié; mais il faut surtout remarquer que ces hyperboles com-mencent à déplaire, qu’on y trouve même du ridicule, qu’il y aune distance inlinie entre un grand roi et un marchand deRome, que ces exagérations d’une iille à qui Auguste fait unepension révoltent bien des lecteurs, et que ces contestationsentre China et sa maîtresse sur la grandeur romaine n’ont pastoute la chaleur de la véritable tragédie, (V.)

3 Cet exemple du roi Attale serait peut-être plus convenabledans un conseil que dans la bouche d’une fille** qui veut ven-ger son père. Mais la beauté de ces vers et ces traits tirés del’hisloire romaine font un très-grand plaisir aux lecteurs, quoi-que au théâtre ils refroidissent un peu la scène : au reste, celAttale était un très-petit roi de Pergame, qui ne possédait pasun pays de trente lieues. (V.)

* Ce vers serait une contradiction avec l’autre, si Corneille leseût placés tous deux dans la bouche du même personnage; mais ilconvient à Émilie républicaine de parler avec mépris des rois, etAuguste doit croire qu’il est glorieux de régner, puisqu’il a tout sa-crifié à cette ambition. C’est une distraction de Voltaire que de n’a-voir pas vu combien , par la différence de ces deux vers, les carac-tères sont parfaitement observés. (P.)

•* Voltaire veut toujours oublier qu’Émüie n’est pas une fille or-dinaire. (P. )