832 POLYEUCTE, ACTE II, SCÈNE I.
PAULINE.
Il est toujours aimable, et je suis toujours femme 1 ;Dans le pouvoir sur moi que ses regards ont eu,
Je n’ose m’assurer de toute ma vertu 2 .
Je ne le verrai point.
FÉLIX.
Il faut le voir, ma fille,
Ou tu trahis ton père et toute ta famille 3 4 .
PAULINE.
C’est à moi d’obéir, puisque vous commandez ;
Mais voyez les périls où vous me hasardez.
FÉLIX.
Ta vertu m’est connue.
PAULINE.
Elle vaincra sans doute ;
Ce n’est pas le succès que mon âme redoute :
Je crains ce dur combat et ces troubles puissantsQue fait déjà chez moi la révolte des sens ;
Mais, puisqu’il faut combattre un ennemi que j’aime,Souffrez que je me puisse armer contre moi-même,Et qu’un peu de loisir me prépare à le voir.
FÉLIX.
Jusqu’au-devant des murs je vais le recevoir 4;Rappelle cependant tes forces étonnées 5 ,
Et songe qu’en tes mains tu tiens nos destinées
PAULINE.
Oui, je vais de nouveau dompter mes sentiments,Pour servir de victime à vos commandements.
1 Ce combatde Pauline, qui dit deux fois qu’elle est femme,et de Félix, qui, malgré ce danger, veut absolument que Pau-line voie son ancien amant, n’aurait-il pas quelque chose de co-mique plus que de tragique? Je suis toujours femme est une ex-pression bourgeoise. (V.)
» Cela contredit ce bel hémistiche, elle vaincra sans doute.Il n’est point du tout convenable qu’une femme dise, je ne ré-ponds pas de ma vertu; mais qu’elle le dise après quinze joursde mariage, cela paraît bien peu décent. (V.) — Pauline ne sefait pas l'injure de douter de sa vertu. Qu’on lise la scène avecattention, et on sentira combien cette critique est peu fondée.Pauline craint les combats auxquels elle va s’exposer; et cettecrainte, dans une femme honnête, est un sentiment respecta-ble. Elte dit, il est vrai, qu'elle n'ose s'assurer de toute savertu : mais celte déliance modeste qu’elle a d’eile-mème nesuppose pas une crainte honteuse. Voyez avec quelle noble fer-meté elle ajoute ensuite :
Ce n’est pas le succès que mon àme redoute,
Ce qu’elle craint ( et elle en fait l’aveu à son père ), c’est ce durcombat et ces troubles puissants que la femme la plus vertueuseéprouve lorsqu’il s’agit de combattre un ennemi qui lui est cher,et de s’armer, en quelque sorte, contre elle-même. (P.)
3 Malheureuse preuve de l’esclavage de la rime : toute ta fa-mille pour rimer k fille; toute \aprovince pour rimer à prince.On ne tombe plus guère aujourd’hui dans ces fautes, mais larime gène toujours, et met souvent de la langueur dans lestyle. (V.)
4 On va au-devant de quelqu’un, mais non au-devant desmurs; on va le recevoir hors des murs, au delà des murs. (V.)
5 On n’a jamais dit les forces d’une femme en pareil cas. (V.)
ACTE SECOND.
SCÈNE PREMIÈRE.
SÉVÈRE, FABIAN.
SÉVÈBE.
Cependant que Félix donne ordre au sacrifice,Pourrai-je prendre un temps à mes vœux si propice 1 ?Pourrai-je voir Pauline, et rendre à ses beaux yeuxL’hommage souverain que l’on va rendre aux dieux ?Je ne t’ai point celé que c’est ce qui m’amène,
Le reste est un prétexte à soulager ma peine ;
Je viens sacrifier, mais c’est à ses beautésQue je viens immoler toutes mes volontés.
FABIAN.
Vous la verrez, seigneur.
SÉVÈBE.
Ah, quel comble de joie!Cette chère beauté consent que je la voie !
Mais ai-je sur son âme encor quelque pouvoir?Quelque reste d’amour s’y fait-il encor voir?
Quel trouble, quel transport lui cause ma venue?Puis-je tout espérer de cette heureuse vue?
Car je voudrais mourir plutôt que d’abuserDes lettres de faveur que j’ai pour l’épouser* ;
Elles sont pour Félix, non pour triompher d’elle :
1 U est bien peu décent, bien peu naturel que Sévère n’ait pasencore vu le gouverneur, et que ce gouverneur aille faire l’of-lice de prêtre, au lieu de recevoir Sévère. Mais si Félix est alléle recevoir hors des murs, comment Polyeucte ne l’a-t-il pasaccompagné? comment n’a-t-on point parlé de Pauline? 11 estinconcevable que Sévère ignore que Pauline est mariée, et qu’ill’apprenne par son écuyer Fabian. Où parle ici Sévère? dans lamaison du gouverneur, dans un appartement où Pauline vabientôt le trouver ; et iln’a point vu cegouverneur ! etil ignoreque ce gouverneur a marié sa tille ! Tout cela, encore une fois,justilierait le cardinal de Bichelieu et l’hôtel de Rambouillet, sileur jugement n’était condamné par les beautés de cette pièce. Ily a surtout de l’intérêt, et l’Intérêt fait tout passer. Le cœuroublie toutes les inconséquences quand il est touché. (V.) —Sévère a vu le gouverneur, puisque Félix est allé le recevoirhors des murs ; maintenant Félix donne ordre au sacrifice. Po-lyeucte ne l’a point accompagné, parce que, impatient de rece-voir le baptême, 11 est sorti au premier acte avec Néaruue pourse disposer à cette cérémonie, et que d’ailleurs il ignore l’arri-vée de Sévère, dont il n’était pas encore question quand il estsorti. Tout nous parait bien conduit, bien enchaîné, bien à saplace : Voltaire aurait-il lu la pièce avec moins d’attentionque nous? (P.)
2 Ces expressions sont-elles convenables? tout celanejustilie-t-ilpas l’hôtel de Rambouillet? Il a des lettres défaveur pourépouser Pauline, et il ne les a pas montrées ! il vient pourtantimmoler toutes ses volontés aux beautés de sa maîtresse. (V.)— Il n’a pas montré ses lettres de faveur, parce qu'il ne pré-tendrait rien si le cœur de Pauline était changé : e’est ce qu’ilva dire h l’instant dans cette même scène ; et ce sentiment esttrès-délicat. (P..'