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Tome premier.
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POLYEUCTE, ACTE V, SCÈNE V.

J’ai profané leur temple, et brisé leurs autels;

Je le ferais encor, si j’avais à le faire 1 ,

Même aux yeux de Félix, même aux yeux de Sévère,Même aux yeux du sénat, aux yeux de l’empereur.FÉLIX.

Enfin ma bonté cède à ma juste fureur :

Adore-les, ou meurs!

POLYEUCTE.

Je suis chrétien.

FÉLIX.

Impie !

Adore-les, te dis-je; ou renonce à la vie 2 .

POLYEUCTE.

Je suis chrétien.

FÉLIX.

Tu l’es ? O cœur trop obstiné !

Soldats, exécutez l’ordre que j’ai donné.

PAULINE.

Où le conduisez-vous?

FÉLIX.

A la mort.

POLYEUCTE.

A la gloire 3 .

Chère Pauline, adieu ; conservez ma mémoire.

PAULINE.

Je te suivrai partout, et mourrai si tu meurs.

POLYEUCTE.

Ne suivez point mes pas, ou quittez vos erreurs.

FÉLIX.

Qu’on I’ôte de mes yeux, que l’on m’obéisse.Puisqu’il aime à périr, je consens qu’il périsse.

SCÈNE IV.

FÉLIX, ALBIN.

FÉLIX.

Je me fais violence, Albin, mais je l’ai dû;

Ma bonté naturelle aisément m’eût perdu.

Que la rage du peuple à présent se déploie,

Que Sévère en fureur tonne, éclate, foudroie,M’étant fait cet effort, j’ai fait ma sûreté.

Mais n’es-tu point surpris de cette dureté ?

Vois-tu comme le sien des cœurs impénétrables t,

Ou des impiétés à ce point exécrables ?

Du moins j’ai satisfait mon esprit affligé :

Pour amollir son cœur je n’ai rien négligé;

1 Ce vers est dans le Cid, et est à sa place dans les deux piè-ces. (Y.)

2 Renonce à la vie n’enchérit point sur mourir : quand onrépète la pensée, il faut fortilier l’expression. (V.)

3 Dialogue admirable et toujours applaudi. (Y.)

4 Impénétrable n’est pas le mot propre; il signifie caché,dissimulé, qu’on ne peut découvrir, qu’on ne peut pénétrer, etne peut jamais être mis à la place d'inflexible. (V.)

J’ai feint même à tes yeux des lâchetés extrêmes :

Et certes, sans l’horreur de ses derniers blasphèmes,Qui m’ont rempli soudain de colère et d’effroi,J’aurais eu de la peine à triompher de moi.

ALBIN.

Vous maudirez peut-être un jour cette victoire,

Qui tient je ne sais quoi d’une action trop noire,Indigne de Félix, indigne d’un Romain,

Répandant votre sang par votre propre main.

FÉLIX.

Ainsi l’ont autrefois versé Brute et Manlie 1 ;

Mais leur gloire en a crû, loin d’en être affaiblie;

Et quand nos vieux héros avaient de mauvais sang,Ils eussent, pour le perdre, ouvert leur propre flanc 1 .

ALBIN.

Votre ardeur vous séduit ; mais quoi qu’elle vous die,Quand vous la sentirez une fois refroidie,

Quand vous verrez Pauline, et que son désespoirPar ses pleurs et ses cris saura vous émouvoir 3 ...

FÉLIX.

Tu me fais souvenir qu’elle a suivi ce traître,

Et que ce désespoir qu’elle fera paraître

De mes commandements pourra troubler l’effet :

Va donc y donner ordre, et voir ce qu’elle fait ;Romps ce que ses douleurs y donneraient d’obtacle;Tire-la, si tu peux, de ce triste spectacle4;

Tâche à la consoler. Va donc; qui te retient?

ALBIN.

Il n’en est pas besoin, seigneur, elle revient.

SCÈNE V.

FÉLIX, PAULINE, ALBIN.

PAULINE.

Père barbare, achève, achève ton ouvrage ;

Cette seconde hostie est digne de ta rage 5 :

■ On est un peu surpris que cethomme se compare aux BrutusetauxManlius, après avoir avoué les sentiments les plus lâches.(V.)

1 C’est une vieille erreur qu’en se faisant saigner on se déli-vrait de son mauvais sang : cette fausse métaphore a été souventemployée, et on la retrouve dans la tragédie de Don Carlossous le nom d'Andronie :

Quand j’ai de mauvais sang, je me le fais tirer.

On dit que Philippe II fit cette abominable plaisanterie à sonfils en le condamnant. (Y.)

3 Remarquez que nous employons souvent ce mot savoir enpoésie assez mal à propos : j’ai su le satisfaire, pour je l’aisatisfait ; j’ai su lui plaire, au lieu de Je lui ai plu. Il nefaut employer ce mot que quand il marque quelque dessein.(V.)

4 Romps, tire-la, mauvaises expressions : de s douleurs quidonnent obstacle est un barbarisme ; et ce qu’ils donneraientd’obstacle est un barbarisme encore plus grand. (V.)

5 Ce mot hostie signifiait alors victime. (V.)