POLYEUCTE, ACTE V, SCÈNE VI.
o 58
C’est ainsi qu’un chrétien se venge et se courrouceHeureuse cruauté dont la suite est si douce!
Donne la main, Pauline. Apportez des liens ;Immolez à vos dieux cès deux nouveaux chrétiens.
Je le suis, elle l’est, suivez votre colère.
PAULINE.
Qu’heureusement enfin je retrouve mon père !
(.'et heureux changement rend mon bonheur parfait.
FÉLIX.
Ma fille, il n’appartient qu’à la main qui le fait.
SÉVÈBE.
Qui ne serait touché d’un si tendre spectacle!
De pareils changements ne vont point sans miracle 1 :Sans doute vos chrétiens qu’on persécute en vainOnt quelque chose en eux qui surpasse l’humain ;
Ils mènent une vie avec tant d’innocence,
Que le ciel leur en doit quelque reconnaissance 2 :
Se relever plus forts, plus ils sont abattus,
N’est pas aussi l’effet des communes vertus 3 4 .
Je les aimai toujours, quoi qu’on m’en ait pu dire;
J e n’en vois point mourir que mon cœur n’en soupire ;Et peut-être qu’un jour je les connaîtrai mieux.J’approuve cependant que chacun ait ses dieux t,
Qu’il les serve à sa mode 5 , et sans peur de la peine.Si vous êtes chrétien, ne craignez plus ma haine ;
Je les aime, Félix, et de leur protecteurJe n’en veux pas sur vous faire un persécuteur 6 .
Gardez votre pouvoir, reprenez-en la marque;Servez bien votre Dieu, servez votre monarque.
Je perdrai mon crédit envers sa majesté,
Ou vous verrez finir cette sévérité :
Far cette injuste haine il se fait trop d’outrage.
FÉLIX.
Daigne le ciel en vous achever son ouvrage,
1 Des changements ne vont point ; on mène une vie inno-cente, et non pas avec innocence; mais j’approuve que cha-cun ait ses dieux, et servez votre monarque, reçoivent tou-jours des applaudissements. La manière dont le fameux Baronrécitait ces vers, en appuyant sur servez voire monarque,était reçue avec transport. Plusieurs n’approuvent pas que Sé-vère dise à Félix : Gardez votre pouvoir, reprenez-en la mar-que, parce que ce n'est pas lui qui donne les gouvernements etque Félix n’a pas quitté le sien ; il n’appartient qu’à i’empereurde parler ainsi. (V.)
2 Style trop familier; et d’ailleurs cela n’est pas français,comme on l’a déjà dit. (V.)
3 Se relever n’est pas l’effet; cela n’est pas exact, mais c’estune licence que je crois permise. (V.)
4 Ce vers esl toujours très-bien reçu du parterre ; c’est la voixde la nature. (V.)
5 Qu’il les serve à sa mode,
est du style comique; à son choix eût peut-être été mieuxplacé. (V.)
6 II y avait auparavant en vous; cela paraissait un contre-sens :il semblait que ce fût Félix chrétien qui pùt être persécuteur.Corneille corrigea sur vous : mais c’est une faute de langage;on persécute un homme, et non sur un homme. (Y.)
Et pour vous rendre un jour ce que vous méritez ,Vous inspirer bientôt toutes ses vérités!
Nous autres, bénissons notre heureuse aventure 1 ;Allons à nos martyrs donner la sépulture,baiser leurs corps sacrés, les mettre en digne lieu,
Et faire retentir partout le nom de Dieu 2 .
1 Notre heureuse aventure, immédiatement après avoircoupé le cou à son gendre, fait un peu rire; et nous autres ycontribue. L’extrême beauté du rôle de Sévère, la situation pi-quantede Pauline, sa scène admirable avec Sévère au quatrièmeacte, assurent à cette pièce un succès éternel : non-seulementelle enseigne la vertu la plus pure, niais la dévotion et la per-fection du christianisme. Pohjeucte et Athalie sont la condam-nation éternelle de ceux qui, par une jalousie secrète, vou-draient proscrire un art sublime dont les beautés n’effacent quetrop leurs ouvrages : ils sentent combien cet art est au-dessusdu leur; ne pouvant y atteindre, ils le veulent proscrire, etpar une injustice aussi absurde que barbare, ils confondent Ta-barin et Guillot Gorju avec saint Polyeucte et le grand-prètreJoad*. Dacier, dans ses remarques sur la poétique d’Aristote,prétend que Polyeucte n’est pas propre au théâtre, parce quece personnage n’excite ni la pitié ni la crainte; il attribue toutle succès à Sévère et à Pauline. Cette opinion est assez générale ;mais il faut avouer aussi qu’il y a de très-beaux traits dans lerôle de Polyeucte, et qu’il a fallu un très-grand génie pour ma-nier un sujet si diflicile. (Y.)
2 Les maximes sur la grâce divine, qui reviennent en plusd’un endroit de celte pièce, pouvaient avoir un intérêt particu-lier à cette époque où les querelles du jansénisme commen-çaient à diviser la France. Personne n’ignore que le christia-nisme , qui fait le fond de cet ouvrage, était une des choses quil’avaient fait condamner par l’iiôtel de Rambouillet. Il est éga-lement concevable qu’on en ait regardé quelques passagescomme plus faits pour la chaire que pour le théâtre, et que lamultitude, qui entendait parler tous les jours de ces mêmes ma-tières , se soit trouvée par avance familiarisée avec ces discus-sions théologiques, et n’ait pas été blessée de les retrouver dansune tragédie. Mais ce qui est certain, c’est que la dispositiondes esprits, soit par rapport à la politique, soit par rapport à lareligion, ne lit ni le succès de Cinna, ni celui de Polyeucte.(La H.) — Voltaire avait de l’aversion pour les sujets sacrés, etcelte aversion était devenue chez lui une espèce de manie quis’était accrue avec l’âge. On sait que dans les dernières annéesde sa vie il changea dans la Henriade des vers qui avaient sub-sisté jusqu’alors dans toutes les éditions de ce poème, unique-ment parce que ces vers paraissaient traduits d’un passage del’Évangile. Qui sait même si, par une suite de celle manie, il nese reprochait pas les vers dévots du vieux Lusignan dans Zaïre,et ce bel éloge du christianisme qui fait le dénouaient d \ll-zire? Quelque admiration qu’il eut constamment témoignéepour Racine, le ridicule qu’il a jeté sur le sujet (PEsther, et lacritique amère qu’il s’est permise, en plus d’une occasion, decelui d 'Athalie, prouvent qu’il avait de la peine à lui pardon-ner ces deux pièces. Quoi qu’il en soit, cette prévention de Vol-taire contre les sujets religieux était d’une inconséquence sin-gulière : car enlin on peut admirer Athalie sans être juif, etsentir les beautés de Polyeucte sans être chrétien. Mais, enparlant de cette prévention très-réelle, Voltaire, dans le per-sonnage d’un martyr de la religion, ne pouvait voir qu’un fana-tique impassible; et ce caractère lui paraissait peu fait pour latragédie, dont le principal intérêt n’est fondé que sur le combatdes passions. Il s’en était expliqué longtemps avant qu’il eûtla pensée de commenter Corneille; on peut en juger par celteplaisanterie adressée à un Anglais dans la dédicace de Zaïre :
De Polyeucte la belle âme
* Celte exagération est beaucoup trop forte. Personne ne confondPolyeucte et Joad avec Tabarin et Guillot Gorju. Les plus ardentsennemis des spectacles n’ont jamais été absurdes à ce point-là. (P.)