384 POMPÉE, ACTE
PHOTIN.
Les gens de Cornélie 1 , entre qui vos RomainsOnt déjà reconnu des frères, des germains,
Dont l’âpre déplaisir leur a laissé paraîtreUne soif d’immoler leur tyran à leur maître :
Ils ont donné parole, et peuvent, mieux que nous,Dans les flancs de César porter les premiers coups :Son faux art de clémence, ou plutôt sa folie,
Qui pense gagner Rome en flattant Cornélie,
Leur donnera sans doute un assez libre accèsPour de ce grand dessein assurer le succès 2 .
Mais voici Cléopâtre : agissez avec feinte,
Seigneur, et ne montrez que faiblesse et que crainte 3 .Nous allons vous quitter, comme objets odieuxDont l’aspect importun offenserait ses yeux.
PTOLOMÉE.
Allez, je vous rejoins.
SCÈNE II 4 .
PTOLOMÉE,CLÉOPÂTRE, ACHORÉE,CHARMION.
CLEOPATRE.
J’ai vu César, mon frère,
Et de tout mon pouvoir combattu sa colère.
PTOLOMÉE.
Vous êtes généreuse; et j’avais attenduCet office de sœur que vous m'avez rendu.
Mais cet illustre amant vous a bientôt quittée 5 .
CLÉOPÂTRE.
Sur quelque brouillerie, en la ville excitée 6 ,
1 Celte expression ne doit jamais entrer dans la tragédie. (V.)
2 Cette inversion est trop rude, et il n’est pas permis de met-tre ainsi une préposition à côté de l’article de. Pour de lui meservir, ci d’elle me défaire ; cela n’est toléré tout au plus quedans le style plaisant qu’on appelle marotique. (V.)
3 Ce conseil achève d’avilir le roi. (V.)
4 Cette scène met le comble au caractère méprisable de Pto-lémée. On ne s’intéresse ni à lui ni à Cléopâtre ; on se soucie peuque Ptolémée ait vécu dans la gloire où vivaient ses pareils,et qu’il demande la grâce de Photin; mais le plus grand défaut,c’est qu’à ce quatrième acte une nouvelle pièce commence. Ils’agissait d’abord de la mort de Pompée; on veut actuellementassassiner César, parce qu’on craint qu’il ne fasse mettre encroix les ministres du roi. Le péril même de César n’est pas as-sez grand pour que cette nouvelle tragédie intéresse. Ce n’estpoint comme dans Cinna, ou les mesures des conjurés sontbien prises ; on ne craint ici pour personne, on ne s’intéresse àpersonne; la bassesse du roi révolte l’esprit, les amours deCléopâtre glacent le coeur, et les ironies de Ptolémée dégoûtent.(V.) — Ces expressions ne sont-elles pas un peu dures dans uncommentateur de Corneille? (P.)
5 Est-ce de l’ironie? parle-t-il sérieusement? (V.) — La scèneprécédente prouve assez que Ptolémée ne parle pas sérieuse-ment; il ne veut que feindre, et tromper Cléopâtre. (P.)
6 Brouillerie : ce mot trop familier ne doit jamais entrerdans la tragédie. (V.)
IV, SCÈNE IL
Il a voulu lui-même apaiser les débatsQu’avec nos citoyens ont eus quelques soldats ;
Et moi, j’ai bien voulu moi-même vous redireQue vous ne craigniez rien pour vous ni votre empire ;Et que le grand César blâme votre actionA vec moins de courroux que de compassion.
Il vous plaint d’écouter ces lâches politiquesQui n’inspirent aux rois que des mœurs tyranniques.Ainsi que la naissance, iis ont les esprits bas 1 ;
En vain on les élève à régir des États :
Un cœur né pour servir sait mal comme on commande ;Sa puissance l’accable alors qu’elle est trop grande ;Et sa main, que le crime en vain fait redouter,
Laisse choir le fardeau qu’elle ne peut porter.
PTOLOMÉE.
Vous dites vrai, ma sœur, et ces effets sinistresMe font bien voir ma faute au choix de mes ministres.Si j’avais écouté de plus nobles conseils,
Je vivrais dans la gloire où vivent mes pareils;
Je mériterais mieux cette amitié si pureQue pour un frère ingrat vous donne la nature ;
César embrasserait Pompée en ce palais;
Notre Égypte à la terre aurait rendu la paix.
Et verrait son monarque encore à juste titreAmi de tous les deux, et peut-être l’arbitre.
Mais, puisque le passé ne peut se révoquer,
Trouvez bon qu’avec vous mon cœur s’ose expliquer.
Je vous ai maltraitée, et vous êtes si bonne,
Que vous me conservez la vie et la couronne 2 .Vainquez-vous tout à fait 1 ; et par un digne effort,Arrachez Achillas et Photin à la mort :
Elle leur est bien due ; ils vous ont offensée;
Mais ma gloire en leur perte est trop intéressée :
Si César les punit des crimes de leur roi,
Toute l’ignominie en rejaillit sur moi :
Il me punit en eux; leur supplice est ma peine.
Forcez, en ma faveur, une trop juste haine.
De quoi peut satisfaire un cœur si généreuxLe sang abject et vil de ces deux malheureux?
Que je vous doive tout : César cherche à vous plaire,
1 Le mot esprit en ce sens ne peut guère être employé au plu-riel : il fallait le cœur bas, pour la régularité, et il faut un au-tre tour pour l’élégance : on pourrait dire, il n'y eut jamaisdes cœurs plus durs et des esprits plus bas, mais non ils ontles esprits bas. (V.)
2 Esl-ce de l’ironie? mais soitqu’il raille, soit qu’il pariesé-rieusement, il s’exprime en termes bien bas, ou du moins bienfamiliers. (V.)
3 Vainquez-vous tout à fait, etc.et quelques vers plus bas :
.Mais il a su gauchir,
Êt, tournant le discours sur une autre matière, etc.
Toutes expressions qu’on doit éviler ; ellessonttrop familières,trop comiques. (V.)