Band 
Tome premier.
Seite
391
JPEG-Download
 

91

POMPÉE, ACTE V, SCÈNE III.

Trop juste à la douleur dont vous êtes atteinte 1 ;

.Te viens pourrendre hommage aux cendres d’un hérosQu’un fidèle affranchi vient d’arracher aux (lots,Pour le plaindre avec vous, et vous jurer, madame,Que j’aurais conservé ce maître de votre âme,

Si le ciel, qui vous traite avec trop de rigueur,

M’en eût donné la force aussi bien que le cœur.

Si pourtant, à l’aspect de ce qu’il vous renvoie,

Vos douleurs laissaient place à quelque peu de joie;Si la vengeance avait de quoi vous soulager,

Je vous dirais aussi qu’on vient de vous venger,

Que le traître Photin... Vous le savez peut-être?

CORNÉLIE.

Oui, princesse, je sais qu’on a puni ce traître.

CLÉOPÂTRE.

Un si prompt châtiment vous doit être bien doux.

CORNETTE.

S’il a quelque douceur, elle n’est que pour vous.

CLÉOPÂTRE.

Tous les cœurs trouvent dou le succès qu’ils espèrent.

CORNELIE.

Comme nos intérêts, nos sentiments diffèrent.

Si César à sa mort joint celle d’Achillas,

Vous êtes satisfaite, et je ne la suis pas

Aux mânes de Pompée il faut une autre offrande :

La victime est trop basse, et l’injure est trop grande ;Et ce n’est pas un sang que pour la réparerSon ombre et ma douleur daignent considérer ;L’ardeur de le venger, dans mon âme allumée 3 ,

En attendant César, demande PtoloméeLTout indigne qu’il est de vivre et de régner,

Je sais bien que César se force à l’épargner;

Mais, quoi que son amour ait osé vous promettre,

Le ciel, plus juste enfin, n’osera le permettre ;

Et, s’il peut une fois écouter tous mes vœux,

Par la main l’un de l’autre ils périront tous deux 5 .

1 Juste à la douleur n’est pas français; il fallait, permise àla douleur. (V.)

» On sait aujourd’hui qu’il faut, Je ne le suis pas; ce le estneutre : Êtes-vous satisfaites ? nous le sommes, et non pas nousles sommes. (Y.)

3 IJardeur de le venger ne se rapporte à rien : elle veut direPompée ; mais ce régime est trop éloigné. (V.)

4 Pourquoi tant répéter qu’elle veut la tète de César, le ven-geur de son mari? que dirait-elle de plus s’il en était l’assas-sin? Pompée lui-mème eût-il demandé la tète de César? est-ceainsi qu'on doit traiter le plus généreux des vainqueurs ? Ce sen-timent eu t été lâche dans Pompée : pourquoi serait-il beau dansCornélie? (V.)

5 Encore des souhaits pour la mort de César ! qu’un senti-ment contraire serait plus noble! (V.) — Quoi! Voltaire vou-drait-il donc que Cornélie devînt l’amie de César? ne lui a-t-ellepas payé tout ce qu’elle peut lui devoir d’estime par ce vers ad-mirable :

(t’0

Mon âme à ce bonheur, si le ciel me l’envoie,Oubliera ses douleurs pour s’ouvrir à la joie ;

Mais si ce grand souhait demande trop pour moi,

Si vous n’en perdez qu’un, ô ciel ! perdez le roi.

CLÉOPÂTRE.

Le ciel sur nos souhaits ne règle pas les choses ■.

CORNÉLIE.

Le ciel règle souvent les effets sur les causes 1 ,

Et rend aux criminels ce qu’ils ont mérité.

CLÉOPA.TRE.

Comme de la justice, il a de la bonté.

CORNÉLIE.

Oui ; mais il fait juger, à voir comme il commence,Que sa justice agit, et non pas sa clémence.

CLEOPATRE.

Souvent de la justice il passe à la douceur.

CORNÉLIE.

Reine, je parle en veuve, et vous parlez en sœur.Chacune a son sujet d’aigreur ou de tendresse 3 ,

Qui dans le sort du roi justement l’intéresse.Apprenons par le sang qu’on aura répanduA quels souhaits le ciel a le mieux répondu.

Voici votre Achorée.

SCÈNE III.

CORNÉLIE, CLÉOPÂTRE, ACHORÉE,PHILIPPE, CHARMION.

CLÉOPÂTRE.

Hélas! sur son visage

Rien ne s’offre à mes yeux que de mauvais présage.Ne nous déguisez rien, parlez sans me flatter :Qu’ai-je à craindre, Achorée? ou qu’ai-je à regretter?

ACHORÉE.

Aussitôt que César eut su la perfidie^..

CLÉOPÂTRE.

Ce ne sont pas ses soins que je veux qu’on me die 5 ,Je sais qu’il fit trancher et clore ce conduit 6Par où ce grand secours devait être introduit ;

Qu’.il manda tous les siens pour s’assurer la place

1 Ce vers est trop prosaïque. (Y.)

3 Vers trop didactique ; et tous ces discours sont de plus très-inutiles. (V.)

3 Ce vers est trop du style de la comédie. (V.)

4 II faut, a su la perfidie. (V.)

5 Die était en usage, mais on ne dit pas des soins , cela n’estpas français. (V.)

6 II faut, qu'il a fait trancher , parce que la chose s’est pas-sée aujourd’hui. Si Ptolémée avait pu intéresser, ce qui étaitpresque impossible, le récit de sa mort pourrait émouvoir ;mais ce récit est aussi froid que son rôle. La pièce d’ailleurs estiinie quand Ptolémée est mort : tout Je reste n’est qu’une su-perstructure inutile à l’édilice. Toute la petite dispute entreCornélie et Cléopâtre est très-froide, par cette raison-là mêmeque Ptolémée n’intéresse point du tout. (Y.)

O ciel ! que de vertus vous me faites liairl