414
LE MENTEUR, ACTE III, SCÈNE III.
ALCIPPE.
Dorante, en ce combat si peu prémédité,
M’a fait voir trop de cœur pour tant de lâcheté.
La valeur n’apprend point la fourbe en son école ;Tout homme de courage est homme de parole;
A des vices si bas il ne peut consentir,
Et fuit plus que la mort la honte de mentir.
Cela n’est point.
PHILISTE.
Dorante, à ce que je présume,
Est vaillant par nature, et menteur par coutume.Ayez sur ce sujet moins d’incrédulité,
Et vous-même admirez notre simplicité.
A nous laisser duper nous sommes bien novices 1 2 ,Une collation servie à six services,
Quatre concerts entiers, tant de plats, tant de feux,Tout cela cependant prêt en une heure ou deux,Comme si l’appareil d’une telle cuisineEût descendu du ciel dedans quelque machine.Quiconque le peut croire ainsi que vous et moi,
S’il a manqué de sens, n’a pas manqué de foi \
Pour moi, je voyais bien que tout ce badinageRépondait assez mal aux remarques du page;
Mais vous ?
ALCIPPE.
La jalousie aveugle un cœur atteint,
Et, sans examiner, croit tout ce qu’elle craint.
Mais laissons là Dorante avecque son audace;
Allons trouver Clarice, et lui demander grâce :
Elle pouvait tantôt m’entendre sans rougir.
PHILISTE.
Attendez à demain, et me laissez agir;
Je veux par ce récit vous préparer la voie,
Dissiper sa colère, et lui rendre sa joie.
Ne vous exposez point, pour gagner un moment,Aux premières chaleurs de son ressentiment.
ALCIPPE.
Si du jour qui s’enfuit la lumière est fidèle,
Je pense l’entrevoir avec son Isabelle.
Je suivrai tes conseils, et fuirai son courrouxJusqu’à ce qu’elle ait ri de m’avoir vu jaloux.
SCÈNE III 3 .
CLARICE, ISABELLE.
CLARICE.
Isabelle, il est temps, allons trouver Lucrèce.
1 Ce vers signifie, à la lettre, nous ne savons pas être dupés :c’est le contraire de ce que l’auteur veut dire. (V.)
2 Philiste avoue ici qu’il a cru ce que disait Dorante ; et levers d’après, il dit qu’il ne l’a pas cru. (V.)
3 Les scènes ici cessent encore d’ètre liées; le théàlre ne reste
ISABELLE.
11 n’est pas encor tard, et rien ne vous en presse.Vous avez un pouvoir bien grand sur son esprit ;
A peine ai-je parlé, qu’elle a sur l’heure écrit.
CLARICE.
Clarice à la servir n’en serait pas moins prompte.Mais dis, par sa fenêtre as-tu bien vu Géronte ?
Et sais-tu que ce fils qu’il m’avait tant vantéEst ce même inconnu qui m’en a tant conté ?
ISABELLE.
A Lucrèce avec moi je l’ai fait reconnaître ;
Et sitôt que Géronte a voulu disparaître,
Le voyant resté seul avec un vieux valet,
Sabine à nos yeux même a rendu le billet.
Vous parlerez à lui.
CLARICE.
Qu’il est fourbe, Isabelle!
ISABELLE.
Eh bien! cette pratique est-elle si nouvelle?
Dorante est-il le seul qui, de jeune écolier,
Pour être mieux reçu s’érige en cavalier?
Que j’en sais comme lui qui parlent d’Allemagne,
Et si l’on veut les croire, ont vu chaque campagne;Sur chaque occasion tranchent des entendus,Content quelque défaite, et des chevaux perdus ;Qui, dans une gazette apprenant ce langage,
S’ils sortent de Paris, ne vont qu’à leur village,
Et se donnent ici pour témoins approuvésDe tous ces grands combats qu’ils ont lus ou rêvés !Il aura cru sans doute ( ou je suis fort trompée )
Que les filles de cœur aiment les gens d’épée ;
Et vous prenant pour telle, il a jugé soudainQu’uneplumeauchapeauvousplaîtmieuxqu’àlamain.Ainsi donc, pour vous plaire, il a voulu paraître,Non pas pour ce qu’il est, mais pour ce qu’il veut être,Et s’est osé promettre un traitement plus douxDans la condition qu’il veut prendre pour vous.
CLARICE.
En matière de fourbe il est maître, il y pipe ’ ;
Après m’avoir dupée, il dupe encore Alcippe.
Ce malheureux jaloux s’est blessé le cerveauD’un festin qu’hier au soir il m’a donné sur l’eau.Juge un peu si la pièce a la moindre apparence !Alcippe cependant m’accuse d’inconstance,
Me fait une querelle où je ne comprends rien.
J’ai, dit-il, toute nuit souffert son entretien ;
Il me parle de bal, de danse, de musique,
D’une collation superbe et magnifique,
pas tout à fait vide ; les acteurs qui entrent sont du moins an-noncés. (V.)
1 Cette expression ne serait plus admise aujourd’hui. On ditpiper au jeu, piper la bécasse : voilà tout ce qui est resté enusage. (V.)