Band 
Tome premier.
Seite
450
JPEG-Download
 

LA SUITE DU MENTEUR, ACTE III, SCENE IV.

DOUANTE.

C’est un fou qui me sert.

CLITON.

Vous dites que...

dorante, à Cliton.

Tais-toi, ta sottise me perd.

(à Mélisse.)

.Te suivrai ton conseil, il m’a rendu la vie.

LYSE.

Avec sa complaisance à flatter votre envie,

Dans le cœur de madame elle croit pénétrer;

Mais son front en rougit, et n’ose se montrer.mélisse, se découvrant.

Mon front n’en rougit point ; et je veux bien qu’il voieD’où lui vient ce conseil qui lui rend tant de joie.

dosante. [teurs?

Mes yeux, que vois-je? où suis-je ? êtes-vous des flat-Si le portrait dit vrai, les habits sont menteurs.Madame, c’est ainsi que vous savez surprendre?

MÉLISSE.

C’est ainsi que je tâche à ne me point méprendre,

A voir si vous m’aimez, et savez mériterCette parfaite amour que je vous veux porter.

Ce portrait est à vous, vous l’avez su défendre,

Et de plus sur mon cœur vous pouvez tout prétendre ;Mais, par quelque motif que vous l’eussiez rendu,L’un et l’autre à jamais était pour vous perdu.

Je retirais le cœur en retirant ce gage,

Et vous n’eussiez de moi jamais vu que l’image.

Voilà le vrai sujet de mon déguisement.

Pour ne rien hasarder j’ai pris ce vêtement,

Pour entrer sans soupçons, pour en sortir de même,Et ne me point montrer qu’ayant vu si l’on m’aime.

DORANTE.

Je demeure immobile, et, pour vous répliquer,

Je perds la liberté même de m’expliquer.

Surpris, charmé, confus d’une telle merveille,

Je ne sais si je dors, je ne sais si je veille,

Je ne sais si je vis ; et je sais toutefois

Que ma vie est trop peu pour ce que je vous dois ;

Que tous mes jours usés à vous rendre service,

Que tout mon sang pour vous offert en sacrifice,

Que tout mon cœur brûlé d’amour pour vos appas,Envers votre beauté ne m’acquitteraient pas.

MÉLISSE.

Sachez, pour arrêter ce discours qui me flatte,

Que je n’ai pu moins faire, à moins que d’être ingrate.Vous avez fait pour moi plus que vous ne savez ;

Et je vous dois bien plus que vous ne me devez.

Vous m’entendrez un jour; à présent je vous quitte;Et, malgré mon amour, je romps cette visite :

Le soin de mon honneur veut que j’en use ainsi ;

Je crains à tous moments qu’on me surprenne ici ;

Encor que déguisée, on pourrait me connaître.

Je vous puis cette nuit parler par ma fenêtre,

Du moins si le concierge est homme à consentir,

A force de présents, que vous puissiez sortir :

Un peu d’argent fait tout chez les gens de sa sorte.

DORANTE.

Mais, après que les dons m’auront ouvert la porte,Où dois-je vous chercher?

MÉLISSE.

Ayant su la maison,

Vous pourriez aisément vous informer du nom ;Encore un jour ou deux il me faut vous le taire :

Mais vous n’êtes pas homme à me vouloir déplaire.

Je loge en Bellecour, environ au milieu,

Dans un grand pavillon. N’y manquez pas. Adieu.

DORANTE.

Donnez quelque signal pour plus certaine adresse.

LYSE.

Un linge servira de marque plus expresse ;

J’en prendrai soin.

MÉLISSE.

On ouvre, et quelqu’un vous vient voir.Si vous m’aimez, monsieur...

( Elles baissent toutes deux leurs coiffes. )

DORANTE.

Je sais bien mon devoir;Sur ma discrétion prenez toute assurance 1 .

SCÈNE IV.

PHILISTE, DORANTE, CLITON.

PHILISTE.

Ami, notre bonheur passe notre espérance.

Vous avez compagnie? Ah! voyons, s’il vous plaît.

DORANTE.

Laissez-les s’échapper, je vous dirai qui c’est.

Ce n’est qu’une lingère : allant en Italie,

Je la vis en passant, et la trouvai jolie ;

Nous fîmes connaissance ; et me sachant ici,

Comme vous le voyez, elle en a pris souci.

PHILISTE.

Vous trouvez en tous lieux d’assez bonnes fortunes.

DORANTE.

Celle-ci pour le moins n’est pas des plus communes.

PHILISTE.

Elle vous semble belle, à ce compte ?

DORANTE.

A ravir.

1 Cette scène, où Mélisse voilée vient voir si on lui rendra sonportrait, devait être d’autant plus agréable que les femmes alorsétaient en usage de porter un masque de velours, ou d’abaisserleurs coiffes quand elles sortaient à pied : cette mode venaitd’Espagne, ainsi que la plupart de nos comédies. (V.)