481
THEODORE, ACTE IV, SCÈNE III.
Instruis-moi seulement de l’ordre de tes crimes.Qu’a-t-on fait de mon âme, où la dois-je chercher ?STÉPHANIE.
Vous n’avez pas sujet encor de vous fâcher :
Elle est...
PLACIDE.
Dépêche, dis ce qu’en a fait Marcelle.
STÉPHANIE.
Tout ce que votre amour pouvait attendre d’elle.Peut-on croire autre chose avec quelque raison,Quand vous voyez déjà qu’elle est hors de prison ?
PLACIDE.
Ah ! j’en aurais déjà reçu les assurances ;
Et tu veux m’amuser de vaines apparences,Cependant que Marcelle agit comme il lui plaît,
Et fait sans résistance exécuter l’arrêt.
De ma crédulité Théodore est punie :
Elle est hors de prison , mais dans l’ignominie;
Et je devais juger, dans mon sort rigoureux,
Que l’ennemi qui flatte est le plus dangereux.
Mais sou vent on s'aveugle, et, dans des maux extrêmes,Les esprits généreux jugent tout par eux-mêmes ;
Et lorsqu’on les trahit...
SCÈNE IL
PLACIDE, LYCANTE, STÉPHANIE.
LYCANTE.
Jugez-en mieux, seigneur:Marcelle vous renvoie et la joie et l'honneur;
Elle a de l’infamie arraché Théodore.
PLACIDE.
Elle a fait ce miracle !
LYCANTE.
Elle a fait plus encore.
PLACIDE.
Ne me fais plus languir, dis promptement.
LYCANTE.
D’abord
Valens changeait l’arrêt en un arrêt de mort...
PLACIDE.
Ah ! si de cet arrêt jusqu’à l’effet on passe...
LYCANTE.
Marcelle a refusé cette sanglante grâce :
Elle la veut entière, et tâche à l’obtenir ;
Mais Valens irrité s’obstine à la bannir;
Et voulant que cet ordre à l’instant s’exécute,
Quoi qu’en votre faveur Marcelle lui dispute,
Il mande Théodore, et la veut promptementFaire conduire au lieu de son bannissement.
STÉPHANIE.
Et vous vous alarmiez de voir sa prison vide !
CORNEILLE. — TOME I.
PLACIDE.
Tout fait peur à l’amour, c’est un enfant timide 1 ;
Et si tu le connais, tu me dois pardonner.
LYCANTE.
Elle fait ses efforts pour vous la ramener,
Et vous conjure encore un moment de l'attendre.
PLACIDE.
Quelles grâces, bons dieux, ne lui dois-je point rendre !Va, dis-lui que j’attends ici ce grand succès,
Où sa bonté pour moi paraît avec excès ».
( Lycante sort. )
STÉPHANIE.
Et moi je vais pour vous consoler sa Flavie.
PLACIDE.
Fais-lui donc quelque excuse à flatter son envie,
Et dis-lui de ma part tout ce que tu voudras.
Mon âme n’eut jamais les sentiments ingrats,
Et j’ai honte en secret d’être dans l’impuissanceDe montrer plus d’effets de ma reconnaissance.
( Il est seul. )
Certes, une ennemie à qui je dois l’honneurMéritait dans son choix un peu plus de bonheur,Devait trouver une âme un peu moins défendue,
Et j’ai pitié de voir tant de bonté perdue:
Mais le cœur d’un amant ne peut se partager ;
Elle a beau se contraindre, elle a beau m’obliger,
Je n’ai qu’aversion pour ce qui la regarde.
SCÈNE III.
PLACIDE, PAULIN.
PLACIDE.
Vous ne me direz plus qu’on vous l’a mise en garde,Paulin?
PAULIN.
Elle n’est plus, seigneur, en mon pouvoir.
PLACIDE.
Quoi ! vous en soupirez ?
PAULIN.
Je pense le devoir.
1 II ne manquait aux étonnantes turpitudes de cette pièce quela mauvaise plaisanterie du madrigal, Vamour est un enfanttimide. (V.) — Ce que Voltaire appelle des turpitudes, et ce quiserait en effet révoltant aujourd’hui que les bienséances sontmieux connues, sans que les mœurs soient devenues plus décen-tes*, n’était pas jugé alors avec autant de sévérité. Voltaiie con-vient ailleurs que, vingt ans auparavant, la pièce eût peut-êtreété très-applaudie; et c’est au degré de perfection où Corneillelui-même avait élevé la scène par ses chefs-d’œuvre, qu’il dutimputer la chute de Théodore. Cette réflexion devait interdireà Voltaire l’indécence de son style moqueur. i^P.)
2 Qui aurait pu s’attendre, en voyant China et les belles scè-nes des Horaces , que, peu d’années après, quand le génie deCorneille était dans toute sa force, il mettrait sur le théâtre uneprincesse qu’on envoie dans un mauvais lieu, et un amant quidit que l’amour est un enfant timide? (V.)
31