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Tome premier.
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RODOGUNE, ACTE IV, SCENE V.

Je ne vous dis plus rien, vous aimez vôtre mère,

Et votre amour pour moi taira ce qu’il faut taire.

ANTIOCHUS.

Quoi ! je triomphe donc sur le point de périr !

La main qui me blessait a daigné me guérir !

CLEOPATKE.

Oui, je veux couronner une flamme si belle 1 2 .

Allez à la princesse en porter la nouvelle;

Son cœur comme le vôtre en deviendra charmé :

Vous n’aimeriez pas tant si vous n’étiez aimé.

ANTIOCHUS.

Heureux Antiochus ! heureuse Rodogune 1 !

Oui, madame, entre nous la joie en est commune.

CLÉOPATKE.

Allez donc ; ce qu’ici vous perdez de momentsSont autant de larcins à vos contentements;

Et ce soir, destiné pour la cérémonie,

Fera voir pleinement si ma haine est finie.

ANTIOCHUS.

Et nous vous ferons voir tous nos désirs bornésA vous donner en nous des sujets couronnés.

SCÈNE IV.

CLÉOPÂTRE, LAON ICE.

LAONICE.

Enfin ce grand courage a vaincu sa colère.

CLEOPATRE.

Que ne peut point un fils sur le cœur d’une mère !

LAONICE.

Vos pleurs coulent encore, et ce cœur adouci...

CLÉOPATKE.

Envoyez-moi son frère, et nous laissez ici.

Sa douleur sera grande, à ce que je présume;

Mais j’en saurai sur l’heure adoucir l’amertume.

1 Une flamme si belle n’est pas une raison quand il s’agitd’un trône; il faut d’autres preuves. Le petit complimentqu’elle fait à Antiochus est plutôt de la comédie que de la tra-gédie. (V.)

2 II faut que ce prince ait le sens bien borné pour n’avoir au-cune détiance en voyant sa mère passer tout d’un coup de l’ex-cès de la méchanceté la plus atroce à l’excès de la bonté. Quoi !après qu’elle ne lui a parlé que d’assassiner Rodogune, aprèsavoir voulu lui faire accroire que Séleucus l’a tuée, après luiavoir dit : périssez, périssez ! elle lui dit que ses larmes ontde l’intelligence dans son cœur ; et Antiochus la croit ! Non,une telle crédulité n’est pas dans la nature. Antiochus n’a ja-mais dû avoir plus de détiance, et il n’en témoigne aucune : ildevraitaumoinsdemandersile changement inopiné desamèreest bien vrai; il devrait dire : Est-il possible que vous soyeztout autre en un moment! serais-je assez heureux ? etc.;

mais point; il s’écrie tout d’un coup : O moment fortuné! 6trop heureuse fin ! Plus j’y réfléchis , et moins je trouve celtescène naturelle. (V.)

Ne lui témoignez rien : il lui sera plus douxD’apprendre tout de moi, qu’il ne serait de vous.

SCÈNE V 1 .

CLÉOPÂTRE.

Que tu pénètres mal le fond de mon courage !

Si je verse des pleurs, ce sont des pleurs de rage ;

Et ma haine, qu’en vain tu crois s’évanouir,

Ne les a fait couler qu’afin de t’éblouir.

Je ne veux plus que moi dedans ma confidence ».

Et toi, crédule amant, que charme l’apparence,

Et dont l’esprit léger s’attache avidementAux attraits captieux de mon déguisement,

Va, triomphe en idée avec ta Rodogune,

Au sort des immortels préfère ta fortune,

Tandis que mieux instruite en l’art de me venger,

En de nouveaux malheurs je saurai te plonger, [che 3 :Ce n’est pas tout d’un coup que tant d’orgueil trébu-De qui se rend trop tôt ondoit craindre Une embûche ;Et c’est mal démêler le cœur d’avec le front*,

1 On dit qu’au théâtre on n’aime pas les scélérats. 11 n’y apoint de criminelle plus odieuse que Cléopâtre, et cependant onse plaît à la voir ; du moins le parterre, qui n’est pas toujourscomposé de connaisseurs sévères et délicats, s’est laissé subju-guer quand une actrice imposante a joué ce rôle : elle ennoblitl’horreur de son caractère par la iierté des traits dont Cor-neille la peint; on ne lui pardonne pas, mais on attend avecimpatience ce qu’elle fera après avoir promis Rodogune et letrône à son lils Antiochus. Si Corneille a manqué à son art dansles détails, il a rempli le grand projet de tenir les esprits ensuspens, et d’arranger tellement les événements, que personnene peut deviner le dénoûment de cette tragédie. (V.)

2 On a déjà averti qu’il faut dans, et non pas dedans. Maispourquoi ne veut-elle plus de confidente? et pourquoi s’est-eileconfiée? Elle ne le dit pas. (V.)

3 ÎVe&Mc/ier n’a jamais été du style noble. (V.)— Pourquoi li-miter toujours le nombre des mots qui peuvent entrer dans lestyle noble? Nous croyons qu’il en est bien peu qui, habilementemployés, ne puissent entrer dans un beau vers. Opposons, unefois pour toutes, aux éternels scrupules de Voltaire, une auto-rité qui doit avoir d’autant plus de poids que c’est un gram-mairien qui défend les droits de la poésie. L’abbé d’Olivet,en faisant remarquer la construction hardie de ces deux versd'Esthcr,

Quand sera le voile arraché ,

Qui sur tout l’univers jette une nuit si sombre?

ne balance pas à condamner la timidité de nos poètes, qui n’o-sent presque plus se permettre ces transpositions. « Pour peu« qu’ils continuent, dit-il, à ne vouloir que des tours prosaïques,« nous n’aurons plus de vers. » Il fait des vœux pour que desmots qui passent pour vieillis dans la prose ne soient pas aban-donnés de nos poètes ; et il cite en effet quelques-uns de cesmots, qui sont encore, en vers, d’un excellent usage. Enfin ildésire, en homme de goût, que notre poésie soit plus attentiveà maintenir ses privilèges. (P.)

4 Je crois qu’il eût fallu distinguer, au lieu de démêler ; carle cœur et le front ne sont point mêlés ensemble. Je ne vois paspourquoi elle s’applaudit de tromper toujours sa confidente;doit-elle penser à elle dans ce moment d’horreur? (V.)