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RODOGUNE, ACTE V, SCENE I.
J’en prends à conserver malgré toi mon ouvrageDes jaloux attentats de ta secrète rage.
SÉLEDCUS.
Je le veux croire ainsi ; mais quel autre intérêtNousfait tous deux aînés quand et comme il vous plaît ?Qui des deux vous doit croire, et par quelle justiceFaut-il que sur moi seul tombe tout le supplice,
Et que du même amour dont nous sommes blessésIl soit récompensé, quand vous m’en punissez?
CLEOPATRE.
Comme reine, à mon choix j e fais j ustice o u grâce,Et je m’étonne fort d’où vous vient cette audace,D’où vient qu’un fils, vers moi noirci de trahison,Ose de mes faveurs me demander raison.
SÉLEUCUS.
Vous pardonnerez donc ces chaleurs indiscrètes :
Je ne suis point jaloux du bien que vous lui faites ;
Et je vois quel amour vous avez pour tous deux,
Plus que vous ne pensez, et plus que je ne veux :
Le respect me défend d’en dire davantage.
Je n’ai ni faute d’yeux ni faute de courage,
Madame ; mais enfin n’espérez voir en moi
Qu’amitié pour mon frère, et zèle pour mon roi.
Adieu.
SCÈNE VII.
CLÉOPÂTRE.
De quel malheur suis-je encore capable » !Leur amour m’offensait, leur amitié m’accable;
Et contre mes fureurs je trouve en mes deux filsDeux enfants révoltés et deux rivaux unis.
Quoi ! sans émotion perdre trône et maîtresse!
Quel est ici ton charme, odieuse princesse?
Et par quel privilège, allumant de tels feux,
Peux-tu n’en prendre qu’un et m’ôter tous les deux 2 ?N’espère pas pourtant triompher de ma haine :
Pour régner sur deux cœurs, tu n’es pas encor reine.Je sais bien qu’en l’étatoù tous deux je les voiIl me les faut percer pour aller jusqu’à toi ;
Mais n’importe : mes mains sur le père enhardiesPour un bras refusé sauront prendre deux vies ;
1 On est capable d’une résolution, d'une action vertueuse oucriminelle ; on n’est pointcapabled’un malheur. (V.)
2 Elle veut dire : en n’en prenant qu’un, car Rodogune nepouvait pas prendre deux maris. Cette antithèse, en prendre unet en ôter deux, est recherchée. J ’ai déjà remarqué que l’anti-thèse est trop familière à la poésie française : ce pourrait bienêtre la faute de la langue, qui n’a point le nombre et l’harmoniede la latine et de la grecque ; c’est encore plus notre faute : nous
ne travaillons pas assez nos vers, nous n’avons pas assez d’at-tention au choix des paroles, nous ne luttons pas assez contreles difficultés. (V.)
Leurs jours également sont pour moi dangereux ;
J’ai commencé par lui, j’achèverai par eux 1 , [sent :
Sors de mon cœur, nature, ou fais qu’ils m’obéi s-Fais-les servir ma haine, ou consens qu’ils périssent.Mais déjà l’un a vu que je les veux punir.
Souvent qui tarde trop se laisse prévenir.
Allons chercher le temps d’immoler nos victimes,
Et de me rendre heureuse à force de grands crimes.
ACTE CINQUIÈME.
SCÈNE PREMIÈRE.
CLÉOPÂTRE.
Enfin, grâces aux dieux, j’ai moins d’un ennemi 2 .La mort de Séleucus m’a vengée à demi ;
Son ombre, en attendant Rodogune et son frère,Peut déjà de ma part les promettre à son père 3 :
Ils le suivront de près, et j’ai tout préparéPour réunir bientôt ce que j’ai séparé.
O toi, qui n’attends plus que la cérémoniePour jeter à mes pieds ma rivale punie,
Et par qui deux amants vont d’un seul coup du sortRecevoir l’hyinénée, et le trône, et la mort;
1 Je ne sais si on sera de mon sentiment, mais je ne vois au-cune nécessité pressante qui puisse forcer Cléopâtre à se défairede ses deux enfants : Antiochusest doux et soumis; Séleucus nel’a point menacée. J’avoue que son atrocité me révolte; et,quelque méchant que soit le genre humain, je ne crois pasqu’une telle résolution soit dans la nature. Si ses deux enfantsavaient comploté de la faire enfermer, comme ils le devaient,peut-être la fureur pouvait rendre Cléopâtre un peu excusa-ble; mais une femme qui desang-froid se résout à assassiner unde ses fils et à empoisonner l’autre, n’est pour moi qu’unmonstre qui me dégoûte : cela est plus atroce que tragique ; ilfauttoujours,àmonavis,qu’un granderime ait quelque chosed’excusable. (V.)
2 II n’est point de serpent, ni de monstre odieux,
Qui, par l'art imité, ne puisse plaire aux yeux.
Il faut bien que cela soit ainsi, puisque le public écoute en-core , non sans plaisir, ce monologue. Je ne puis trahir ma pen-sée jusqu'à déguiser la peine qu’il me fait : je trouve surtoutcette exclamation, grâces au dieux, aussi déplacée qu’horri-ble. Grâces aux dieux, je viens d’égorger mon fils de quije n’avais nul sujet de me plaindre ! mais enlin je conçois quecette détestable fermeté de Cléopâtre peut attacher, et surtoutqu’on est très-curieux de savoir comment Cléopâtre réussira ousuccombera ; c’est là ce qui fait, à mon avis, le grand méritede cette pièce. (V.)
3 De ma part est une expression familière; mais, ainsi placée,elle devient tière et tragique: c’est là le grand art de la diction.Il serait à souhaiter que Corneille l’eût employé souvent ; maisil serait à souhaiter aussi que la rage de Cléopâtre pût avoirquelque excuse au moins apparente. (V.)