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Tome premier.
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RODOGUNE, ACTE V, SCÈNE IV.

Madame, est-ce 1 a vôtre, ou celle de ma mère 1 ?Vous vouliez toutes deux un coup trop inhumain ;Nous vous avons tous deux refusé notre main :

Qui de vous s’est vengée? est-ce l’une, est-ce l’autre,Qui fait agir la sienne au refus de la nôtre?

Est-ce vous qu’en coupable il me faut regarder?Est-ce vous désormais dont je me dois garder 2 ?

CLÉOPATBE.

Quoi ! vous me soupçonnez ?

1 U n’y a point de situation plus forte, il n’y en a point oùl’on ait porté plus loin la terreur, et cette incertitude effrayantequi serre l’âme dans l’attente d’un événement qui ne peut êtreque tragique. Ces mots terribles :

Une main qui nous fut bien chère...

Madame, est- ce la vôtre , ou celle de ma mère ?

Ces mots font frémir ; et ce qui mérite encore plus d’éloges,c’est que la situation est aussi bien dénouée qu’elle est fortementconçue. Cléopâtre, avalant elle-même le poison préparé pourson fils et pour Rodogune, et se flattant encore de vivre assezpour les voir périr avec elle, forme un dénouement admirable.Il faut bien qu’il le soit, puisqu’il a fait pardonner les étrangesinvraisemblances sur lesquelles il est fondé, et qui ne peuventpas avoir d’autre excuse. Ceux qui ont cru, bien mal à propos,que la gloire de Corneille était intéressée à ce qu’on justifiât sesfautes, ont fait de vains efforts pour pallier celles du plan deRodogune. Pour en venir à bout, il faudrait pouvoir dire : Ilest dans l’ordre des choses vraisemblables que, d’un côté, unemère propose à ses deux fils, à deux princes reconnus sensibleset vertueux, d’assassiner leur maîtresse, et que, d’un autrecôté, dans le même jour, cette même maîtresse, qui n’est pointreprésentée comme une femme atroce, propose à deux jeunesprinces dont elle connaît la vertu d’assassiner leur mère.Comme il est impossible d’accorder cette assertion avec le bonsens, il vaut beaucoup mieux abandonner une apologie insou-tenable, et laisser à Corneille le soin de se défendre lui-même.Il s’y prend mieux que ses défenseurs : il a fait le cinquièmeacte. Souvenons-nous donc une bonne fois, et pour toujours, quesa gloire n’est pas de n’avoir point commis de fautes, mais d’a-voir su les racheter : elle doit suffire à ce créateur de la scènefrançaise. (La H.)

2 Cette situation est sans doute des plus théâtrales, elle nepermet pas aux spectateurs de respirer. Quelques personnesplusdifliciles peuventtrouver mauvais qu’Àntiochus soupçonneRodogune qu’il adore, et qui n’avait assurément aucun intérêt àtuerSéleucus: d’ailleurs quand l’aurait-ellc assassiné?on faisaitles préparatifs delà cérémonie; Rodogune devaitêtre accompa-gnée d’une nombreuse cour; l’ambassadeur Oronte ne l’a pas sansdoute quittée ; son amant était auprès d’elle : une princesse qu’onva marier se dérobe-t-elle à tout ce qui l’entoure, sort-elleseule du palais,pourallerauboutd’uneallée sombre assassinerson beau-frère, auquel elle ne pense seulement pas? Il esttrès-beau qu’Antiochus puisse balancer entre sa maîtresse etsa mère; mais malheureusement on ne pouvait guère amenercette belle situation qu’aux dépens delà vraisemblance. Le suc-cès prodigieux de cette scène est une grande réponse à tous cescritiques qui disent à un auteur : Ceci n'est pas assez fondé ,cela n'est pas assez préparé. L’auteur répond : J'ai touché,j'ai enlevé le public ; l’auteur a raison, tant que le public ap-plaudit. II est pourtant inliniment mieux de s’astreindre à laplus exacte vraisemblance; par là on plaît toujours, non-seu-lement au public assemblé, qui sent plus qu’il ne raisonne,mais aux critiques éclairés qui jugent dans le cabinet : c’estmême le seul moyen de conserver une réputation pure dans lapostérité. (V.)

RODOGUNE.

Quoi! Je vous suis suspecte?ANTIOCHUS.

Je suis amant et fils, je vous aime et respecte ;

Mais quoi que sur mon cœur puissent des noms siA ces marques enfin je ne connais que vous, [doux,As-tu bien entendu? dis-tu vrai, Timagène?

TIMAGÈNE.

Avant qu’en soupçonner la princesse ou la reine,

Je mourrais mille fois ; mais enfin mon récitContient, sans rien déplus, ce que le prince a dit.ANTIOCHUS.

D’un et d’autre côté l’action est si noire,

Que n’en pouvant douter, je n’ose encor la croire.

O quiconque des deux avez versé son sang,

Ne vous préparez plus à me percer le liane.

Nous avons mal servi vos haines mutuelles,

Aux jours l’une de l’autre également cruelles ’ ;

Mais si j’ai refusé ce détestable emploi,

Je veux bien vous servir toutes deux contre moi :

Qui que vous soyez donc, recevez une vieQue déjà vos fureurs m’ont à demi ravie.

BODOGUNE.

Ab ! seigneur, arrêtez.

TIMAGÈNE.

Seigneur, que faites-vous?

ANTIOCHUS.

Je sers ou l’une ou l’autre, et je préviens ses coups.

CLÉOPATBE.

Vivez, régnez heureux.

ANTIOCHUS.

Otez-moi donc de doute,

Et montrez-moi la main qu’il faut que je redoute,Qui pour m’assassiner ose me secourir,

Et me sauve de moi pour me faire périr.

Puis-je vivre et traîner cette gêne éternelle 2 , 'Confondre l’innocente avec la criminelle,

Vivre, et ne pouvoir plus vous voir sans m’alarmer?Vous craindre toutes deux, toutes deux vous aimer?Vivre avec ce tourment, c’est mourir àtoute heure.Tirez-moi de ce trouble, ou souffrez que je meure,Et que mon déplaisir, par un coup généreux 3 ,Épargne un parricide à l’une de vous deux.

CLÉOPATBE.

Puisque le même jour que ma main vous couronneJe perds un de mes fils, et l’autre me soupçonne ;Qu’au milieu de mes pleurs, qu’il devrait essuyer,

1 Des haines cruelles aux jours l'une de Vautre; cela n’estpas français. (Y.)

2 On ne traîne point une gêne ; mais le discours d’Àntiocbusest si beau, que cette légère faute n’est pas sensible. (V.l

3 II faudrait désespoir plutôt que déplaisir. (Y.)