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Tome premier.
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HÉRACLIUS, ACTE I, SCÈNE II.

Comme ma haine est juste, et ne m’aveugle pas,

J’en vois assez en lui pour les plus grands États 1 ;J’admire chaque jour les preuves qu’il en donne;J’honore sa valeur, j’estime sa personne,

Et penche d’autant plus à lui vouloir du bien 2Que s’en voyant indigne il ne demande rien,

Que ses longues froideurs témoignent qu’il s’irriteDe ce qu’on veut de moi par delà son mérite,

Et que de tes projets son cœur triste et confusPour m’en faire justice approuve mes refus.

Ce fils si vertueux d’un père si coupable,

S’il ne devait régner, me pourrait être aimable 3 4 ;

Et cette grandeur même où tu veux le porter 4Est l’unique motif qui m’y fait résister.

Après l’assassinat de ma famille entière,

Quand tu ne m’as laissé, père, mère, ni frère,

Que j’en fasse ton fils légitime héritier !

Que j’assure par là leur trône au meurtrier!

Non, non ; si tu me crois le cœur si magnanimeQu’il ose séparer ses vertus de ton crime,

Sépare tes présents, et ne m’offre aujourd’huiQue ton üls sans le sceptre, ou le sceptre sans lui.Avise; et si tu crains qu’il te fût trop infâme 5De remettre l’empire en la main d’une femme,

Tu peux dès aujourd'hui le voir mieux occupé.

Le ciel me rend un frère à ta rage échappé ;

On dit qu’Héraclius est tout prêt de paraître :

Tyran, descends du trône, et fais place à ton maître 6 .

1 Cette phrase n’est pas française : on est digne de gouvernerde grands États; on a assez de mérite pour être élu empereur;mais je vois assez de mérite en lui pour un royaume , pour unearmée, etc., ne peut se dire, parce que le sens n’est pas com-plet. Le mot pour, sans verbe, signifie tout autre chose; cetouvrage était excellent pour son temps, Phocas est bien patientpour un homme violent. De plus, on ne doit point dire que lefils d’un empereur est digne de gouverner les plus grands États ;car quel plus grand État que l’empire romain? (V.)

2 Je penche d’autant plus à lui vouloir du bien, etc.expression de comédie. (Y.)

3 On ne peut dire : il m’est aimable, haïssable; et pourtantl’on dit : il m’est agréable, désagréable, odieux, insupporta-ble, indifférent. On en a dit la raison. (Y.)

4 Porter à une grandeur, cela n’est ni élégant, ni correct :et un motif qui fait y résister! à quoi? à cette grandeur oùl’on veut porter Martian? (Y.)

5 Corneille emploie souvent ce mot avise ; il était très-bienreçu de son temps. Qu’il te fût infâme n’est pas français : lalangue permet qu’on dise : cela m’est honteux, mais non pas,cela m’est infâme ; et cependant on dit : il est infâme à luid’avoir fait cette action. Toutes les langues ont leurs bizarrerieset leurs inconséquences. (V.)

6 Vers admirable; il le serait encore plus, si l’on pouvaitparler ainsi à un empereur dans une simple conversation. 11n’y a qu’une situation violente qui permette les discours vio-lents. 11 est toujours étrange que Phocas persiste à vouloir of-frir son fils à une princesse que tout autre ferait renfermer pourl’empêcher de conspirer et pour avoir un otage. — N. B. Engénéral, toutes les scènes de bravade doivent être ménagéespar gradation. Un empereur et une fille d’empereur ne se disent

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PHOCAS.

A ce compte, arrogante, un fantôme nouveau 1 ,Qu’un murmure confus fait sortir du tombeau,

Te donne cette audace et cette confiance!

Ce bruit s’est fait déjà digne de ta croyance 2 .

Mais...

PULCHÉRIE.

Je sais qu’il est faux ; pour t’assurer ce rangTa rage eut trop de soin de verser tout mon sang;Mais la soif de ta perte en cette conjonctureMe fait aimer l’auteur d’une belle imposture.

Au seul nom de Maurice il te fera trembler :

Puisqu’il se dit son fils, il veut lui ressembler;

Et cette ressemblance où son courage aspireMérite mieux que toi de gouverner l’empire 3 .

J’irai par mon suffrage affermir cette erreur,L’avouer pour mon frère et pour mon empereur,

Et dedans son parti jeter tout l’avantageDu peuple convaincu par mon premier hommage.

Toi, si quelque remords te donne un juste effroi,Sors du trône, et te laisse abuser comme moi 4 ;Prends cette occasion de te faire justice.

PHOCAS.

Oui, je me la ferai bientôt par ton supplice :

Ma bonté ne peut plus arrêter mon devoir;

Ma patience a fait par delà son pouvoir 5 .

Qui se laisse outrager mérite qu’on l’outrage ;

Et l’audace impunie enfle trop un courage.

Dans ton âme à ton gré change ma destinée ;

Mais choisis pour demain la mort ou l’hyménée 6 .

point d’abord les dernières duretés, et quand une fois on alaissé échapper de ces reproches et de ces menaces qui ne lais-sent plus lieu à la conversation, tout doit être dit. La scèneaurait iini très-heureusement par ce beau vers, Tyran , des-cends du trône, et fais place à ton maître ; mais quand onentend ensuite, à ce compte, arrogante, etc. les injures mul*tipliées révoltent le lecteur, et font languir le dialogue. (V.)

1 A ce compte est du style négligé et du ton familier qu’onse permettait alors mal à propos. Ce mot arrogante convien-drait à Pulchérie, s’il était possible qu’un empereur et une lilled’empereur se dissent des injures grossières. (V.)

2 Un bruit ne se peut faire digne ni indigne; cela n’est pasfrançais, parce qu’on ne peut s’exprimer ainsi en aucune lan-gue.‘(V.)

3 C’est une faute en toute langue, parce qu’une ressemblancene peut ni gouverner ni mériter. (V.)

4 Elle fait deux fois cette proposition, et la seconde est bienmoins forte que la première ; mais peut-elle sérieusement luiparler ainsi? Je sais que ces bravades réussissent auprès duparterre; mais je doute qu’un lecteur instruit les approuve,quand elles ne sont pas nécessaires, et quand elles sont si fortesqu’elles doivent rompre tout commerce entre les deux interlo-cuteurs. (V.)

5 Comment une patience fait-elle par delà son pouvoir? ja-mais on ne peut faire que ce qu’on peut. (V .)

6 Phocas enfin la menace ; mais quelle raison a-t-il de per-sister à lui faire épouser son lils, qui ne veut pas d’elle, et dontelle ne veut pas? Il n’en a d’autre raison que celle qui lui a été