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Tome premier.
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HERACLIUS, ACTE IV, SCENE III.

II conspira lui seul, tu n’en es point complice 1 .

Ce n’est qu’Héraclius qu’on envoie au supplice :

Sois son fils, tu vivras.

MARTIAN.

Si je l’avais été,

Seigneur, ce traître en vain m’aurait sollicité ;

Et, lorsque contre vous il m’a fait entreprendre 2 ,La nature en secret aurait su m’en défendre.

HÉRACLIUS.

Apprends donc qu’en secret mon cœur t’a prévenu.J’ai voulu conspirer, mais on m’a retenu;

Et dedans mon péril Léontine timide...

MARTIAN.

N'a pu voir Martian commettre un parricide.

HÉRACLIUS.

Toi, que de Pulchérie elle a fait amoureux,

Juge sous les deux noms ton dessein et tes feux 3 .Elle a rendu pour toi l’un et l’autre funeste,

Martian parricide, Héraclius inceste,

Et n’eût pas eu pour moi d’horreur d’un grand for-Puisque dans ta personne elle en pressait l’effet, [fait 4,Mais elle m’empêchait de hasarder ma tête,

Espérant par ton bras me livrer nia conquête.

Ce favorable aveu dont elle t’a séduit 5T’exposait aux périls pour m’en donner le fruit ;

Et c’était ton succès qu’attendait sa prudence,

1 On ne peut pas dire qu’un nom a conspiré. Tu n’en espoin tcomplice est une petite faute. (V.)

2 Ce verbe entreprendre est actif, et veut ici absolument unrégime. On ne dit point entreprendre pour conspirer.

N. B. C’est parler très-bien que de dire: je sais méditer,entreprendre, et agir, parce que alors entreprendre, méditer,ont un sens indéfini. Il en est de même de plusieurs verbes ac-tifs, qu’on laisse alors sans régime : il avait une tète capabled’imaginer, un cœur fait pour sentir, un bras pour exécuter;mais fexécute contre vous, j’entreprends contre vous, j’i-magine contre vous, n’est pas français. Pourquoi? parce quece défini contre vous fait attendre la chose qu’on imagine,qu’on exécute, et qu’on entreprend ; vous ne vous êtes pasexpliqué. Voyez comme tout ce qui est règle est fondé sur la na-ture. (V.)

3 Juge sous les deux noms ton dessein et tes feux

n’est pas français ; il faut un de. Juger, avec un accusatif, ne sedit que quand on juge un coupable, un procès; on juge uneaction bonne ou mauvaise. De plus, ce vers est obscur : jugeton dessein et tes feux sous les deux noms. (V.)

4 Pour moi n’est pas français ; ainsi placé, il veut dire : n’eûtpas eu horreur de me rendre parricide. (V.)

5 On ne peut pas dire : elle t’a séduit d’un aveu ; il faut parun aveu; et aveu n’est pas ici le mot propre, puisque Héracliusregarde cette confidence comme une feinte. Avertissons tou-jours que ces fautes contre la langue sont pardonnables à Cor-neille. Boileau a dit, et répétons encore après lui :

Sans la langue, en un mot, l’auteur le plus divinEst toujours, quoi qu’il fasse, un méchant écrivain.

Cela est vrai pour quiconque est venu après Corneille, maisnon pas pour lui, non-seulement à cause du temps où il estvenu mais à cause de son génie. (V.)

Pour découvrir au peuple ou cacher ma naissance.phocas.

Hélas ! je ne puis voir qui des deux est mon fils > ;

Et je vois que tous deux ils sont mes ennemis.

En ce piteux état quel conseil dois-je suivre?

J’ai craint un ennemi, mon bonheur me le livre ;

Je sais que de mes mains il ne peut se sauver,

Je sais que je le vois et ne puis le trouver.

La nature tremblante, incertaine, étonnée,

D’un nuage confus couvre sa destinée :

L’assassin sous cette ombre échappe à ma rigueur,Et, présent à mes yeux, il se cache en mon cœur.Martian ! A ce nom aucun ne veut répondre,

Et l’amour paternel ne sert qu’à me confondre.

Trop d’un Héraclius en mes mains est remis ;

Je tiens mon ennemi, mais je n’ai plus de fils.

Que veux-tu donc, nature, et que prétends-tu faire ?Si je n’ai plus de fils, puis-je encore être père?

De quoi parle à mon cœur ton murmure imparfait?Ne me dis rien du tout, ou parle tout à fait 2 .

Qui que ce soit des deux que mon sangait fait naître,Ou laisse-moi le perdre, ou fais-Ie-moi connaître.

O toi, qui que tu sois, enfant dénaturé,

Et trop digne du sort que tu t’es procuré,

Mon trône est-il pour toi plus honteux qu’un supplice ?O malheureux Phocas ! ô trop heureux Maurice !

1 Ce que Phocas dit ici est bien plus intéressant que dans Cal-déron ; et les quatre derniers beaux vers , O malheureux Pho-cas! font, je crois, une impression bien plus touchante, parcequ’ils sont mieux amenés. Phocas, dans l’espagnol, dit aux deuxprinces : Es-lu mon fils ? tous deux répondent à la fois : non ;et c’est à ce mot que Phocas s’écrie : O malheureux Phocas !6 trop heureux Maurice! etc. Cette manière est fort belle,j’en conviens; mais n’y a-t-il rien de trop brusque? Ces quatrebeaux vers de Caldéron ne sont-ils pas un jeu d’esprit? il trouved’abord que Maurice a deux lits, et que lui n’en a plus : cetteidée ne demande-t-elle pas un peu de préparation? Quand lesdeux entants ont répondu non, la première chose qui doitéchapper a Phocas n’est-ce pas une expression de douleur, decolère, de reproche ? J’avoue que le non des deux princes estfort beau, et qu’il convient très-bien à deux sauvages commeeux. On peut dire encore cjue pour vivre après toi, pour ré-gner après moi, n’a pas l’énergie de l’espagnol; ces deux tinsde vers : après loi, après moi, font languir le discours. Caldé-ron est bien plus précis :

Ah! venturoso Mauricio!

Ah ! infeliz Phocas quien vioQue para reynar no quieraSer hijo de mi valorUne, y que quieran dei tuyoSerlo para morir dos ! (V.)

— Nous ne pensons point du tout comme Voltaire : non-seule-ment , comme il l’observe Iui-méme, les quatre vers de Cor-neille sont beaucoup mieux amenés que ceux de Caldéron,mais ils sont aussi beaux qu’ils puissent l’ètre, parfaitementbeaux, sans aucune restriction. (P.)

2 Ces deux beaux vers de cette admirable tirade ont été imitéspar Pascal, et c’est la meilleure de ses pensées. Cela fait bienvoir que le génie de Corneille, malgré ses négligences fréquen-tes , a tout créé en France. Avant lui, presque personne ne pen-sait avec force et ne s’exprimait avec noblesse. IV.)