146 OTHON, ACTE
Quand sous le poids de l’âge à peine je respire,
A vu ce même amour me le faire accepter,
Moins pour me seoir si haut, que pour vous y porter.Non que si jusque-là Rome pouvait renaître,
Qu’elle fût en état de se passer de maître,
.te ne me crusse digne, en cêt heureux moment,
De commencer par moi son rétablissement :
Mais cet empire immense est trop vaste pour elle :
A moins que d’une tête un si grand corps chancelle ;Et pour le nom des rois son invincible horreurS’est d’ailleurs si bien faite aux lois d’un empereur,Qu’elle ne peut souffrir,'après cette habitude,
Ni pleine liberté, ni pleine servitude.
Elle veut donc un maître, et Néron condamnéFait voir ce qu’elle veut en un front couronné.Vindex, Rufus, ni moi, n’avons causé sa perte;
Ses crimes seuls l’ont faite; et le ciel l’a soufferte,Pour marque aux souverains qu’ils doivent par l’effetRépondre dignement au grand choix qu’il en fait.Jusques à ce grand coup, un honteux esclavageD’une seule maison nous faisait l’héritage.
Rome n’en a repris, au lieu de liberté,
Qu’un droit de mettre ailleurs la souveraineté ;
Et laisser après moi dans le trône un grand homme,C’est tout ce qu’aujourd’hui je puis faire pour Rome.Prendre un si noble soin, c’est en prendre de vous.
Ce maître qu’il lui faut vous est dû pour époux ;
Et mon zèle s’unit à l’amour paternellePour vous en donner un digne de vous et d’elle.
Jule et le grand Auguste ont choisi dans leur sang,Ou dans leur alliance à qui laisser ce rang.
Moi, sans considérer aucun nœud domestique,
J’ai faitce choix comme eux, mais dans la république:Je l’ai fait de Pison ; c’est le sang de Crassus,
C’est celui de Pompée, il en a les vertus,
Et ces fameux héros dont il suivra la trace [race,
Joindront de si grands noms aux grands noms de maQu’il n’est point d’hyménée en qui l’égalitéPuisse élever l’empire à plus de dignité.
CAMILLE.
J’ai tâché de répondre à cet amour de pèrePar un tendre respect qui chérit et révère,
Seigneur ; et je vois mieux encor par ce grand choix,Et combien vous m’aimez, et combien je vous dois.Je sais ce qu’est Pison et quelle est sa noblesse;
Mais, si j’ose à vos yeux montrer quelque faiblesse,Quelque digne qu’il soit et de Rome et de moi,
Je tremble à lui promettre et mon cœur et ma foi ;
Et j’avoûrai, seigneur, que pour mon hyménéeJe crois tenir un peu de Rome où je suis née.
J e ne demande point la pleine liberté,
Puisqu’elle en a mis bas l'intrépide fierté;
Mais si vous m’imposez la pleine servitude,
J’y trouverai, comme elle, un joug un peu bien rude.
111, SCÈNE III.
Je suis trop ignorante en matière d’ÉtatPour savoir quel doit être un si grand potentat ;
Mais Rome dans ses murs n’a-t-elle qu’un seul homme,N’a-t-elle que Pison qui soit digne de Rome?
Et dans tous ses États n’en saurait-on voir deuxQue puissent vos bontés hasarder à mes vœux ?
Néron lit aux vertus une cruelle guerre,
S’il en a dépeuplé les trois parts de la terre,
Et si, pour nous donner de dignes empereurs,
Pison seul avec vous échappe à ses fureurs.
Il est d'autres héros dans un si vaste empire ;
Il en est qu’après vous on se plairait d’élire,
Et qui sauraient mêler, sans vous faire rougir,
L’art de gagner les cœurs au grand art de régir.D’une vertu sauvage on craint un dur empire,Souvent on s’en dégoûte au moment qu’on l’adinire;Et, puisque ce grand choix me doit faire un époux,
Il serait bon qu’il eût quelque chose de doux;
Qu’on vît en sa personne également paraîtreLes grâces d’un amant, et les hauteurs d’un maître,Et qu’il fût aussi propre à donner de l’ainourQu’à faire ici trembler sous lui toute sa cour.Souvent un peu d’amour dans les cœurs des monarquesAccompagne assez bien leurs plus illustres marquesCe n’est pas qu’après tout je pense à résister;
J’aime à vous obéir, seigneur, sans contester.
Pour prix d’un sacrifice où mon cœur se dispose,Permettez qu’un époux me doive quelque chose.Dans cette servitude où se plaît mon désir,
C’est quelque liberté qu’un ou deux à choisir.
Votre Pison peut-être aura de quoi me plaireQuand il ne sera plus un mari nécessaire;
Et son amour pour moi sera plus assuré,
S’il voit à quels rivaux je l’aurai préféré.
GALBA.
Ce long raisonnement dans sa délicatesseA vos tendres respects mêle beaucoup d’adresse.
Si le refus n’est juste, il est doux et civil.
Parlez donc, et sans feinte, Othon vous plairait-il?On me l’a proposé, qu’y trouvez-vous à dire?
CAMILLE.
L’avez-vous cru d’abord indigne de l’empire,Seigneur ?
GALBA.
Non : mais depuis, consultant ma raison,J’ai trouvé qu’il fallait lui préférer Pison.
Sa vertu plus solide et toute inébranlable
Nous fera, comme Auguste, un siècle incomparable,
Où l’autre, par Néron dans le vice abîmé,
Ramènera ce luxe où sa main l’a formé,
Et tous les attentats de l’infâme licenceDont il osa souiller la suprême puissance.
CAMILLE.
Othon près d’un tel maître a su se ménager,