PIÈCES CONCERNANT LE CID.
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lontalrcment. Et une telle action ne peut servir de sujet àla poésie narrative ni à la représentative; puisque, si lepossible est leur propre matière, il ne l’est pourtant quelorsqu’il est vraisemblable ou nécessaire. Mais le vraisem-blable, tant le commun que l’extraordinaire, doit avoircela de particulier que, soit par la première notion de l’es-prit, soit par réflexion sur toutes les parties dont il résulte,lorsque le poète l’expose aux auditeurs et aux spectateurs,ils se portent à croire, sans autre preuve, qu’il ne contientrien que de vrai, pour ce qu’ils ne voient rien qui y répu-gne. Quant à la raison qui fait que le vraisemblable, plutôtque le vrai, est assigné pour partage à la poésie épique etdramatique, c’est que cet art ayant pour fin le plaisir utile,il y conduit bien plus facilement les hommes par le vrai-semblable , qui ne trouve point de résistance en eux, quepar le vrai, qui pourrait être si étrange et si incroyable,qu’ils refuseraient de s’en laisser persuader, et de suivreleur guide sur sa seule foi. Mais comme plusieurs chosessont requises pour rendre une action vraisemblable, etqu’il y faut garder la bienséance du temps, du lieu, desconditions, des âges, des mœurs et des passions, la princi-pale entre toutes est que dans le poème chacun agisse con-formément aux moeurs qui lui ont été attribuées, et que,par exemple, un méchant ne fasse '3 bons desseins.Ce qui fait désirer une si exacte observation de ces lois, estqu’il n’y a point d’autre voie pour produire le merveil-leux, qui ravit l’âme d’étonnement et de plaisir, et qui estle parfait moyen dont la bonne poésie se sert pour êtreutile.
Sur ce fondement, nous disons que le sujet du Cid estdéfectueux en sa plus essentielle partie, pour ce qu’ilmanque de l’un et de l’autre vraisemblable, et du communet de l’extraordinaire : car ni la bienséance des mœursd’une fille introduite comme vertueuse ‘ 11’y est gardée parle poète, lorsqu’elle se résout à épouser celui qui a tué sonpère ; ni la fortune, par un accident imprévu, et qui naissede l'enchaînement des choses vraisemblables, n’en faitpoint le démêlement : au contraire, la fille consent à cemariage par la seule violence que lui fait son amour; et le
' Avec le respect que j’ai pour l’Académie, il me spmble,comme au public, qu’il.n’est point du tout contre la vraisem-blance qu’un roi promette pour époux le vengeur de la patrieà une tille qui, malgré elle, aime éperdument ce héros, sur-tout si l’on considère que son duel avec le comte de (formasétait en ce temps-là regardé de tout le monde comme l’actiond’un brave homme, dont il n’a pu se dispenser. (V.) — Voltaireménageait alors l’Académie, dont il faisait partie, et à qui ilavait dédié ce commentaire. Cette Académie, quelque modéra-tion qu’elle eût mise dans ses Observations, ne s’était cependantchargée de les faire que pour servir la passion du cardinal deRichelieu contre Corneille : aussi Voltaire, qui n’élait pas en-core académicien, et qui aurait dû mépriser ce titre, parle-t-ilavec une franchise plus noble de cette singulière anecdote dansson Discours sur l’Envie :
Ahl qu'il nous faut chérir ce trait plein de justiceD’un critique modeste, et d’un vrai hcl esprit,
Qui, lorsque ttirhrlieu follement entrepritDe rabaisser du Cid la naissante merveille,
Tandis que Chapelain osait juger Corneille,
Chargé de condamner cet ouvrage imparfait,
Dit, pour tout jugement : u Je voudrais l'avoir fait. »
C’est ainsi qu’un grand cceur sait penser d'un grand homme. (P.)
dénofunent de l’intrigue n’est fondé que sur l’injusticeinopinée de Fernand, qui vient ordonner un mariage que,par raison, il 11e devait pas seulement proposer. Nousavouons bien que la vérité de celte aventure combat en fa-veur du poète, et le rend plus excusable que si c’était unsujet inventé. Mais nous maintenons que toutes les vérités 1
ne sont pas bonnes pour le théâtre, et qu'il en est de quel-ques-unes comme de ces crimes énormes dont les juges fontbrûler les procès avec les criminels. Il y a des véritésmonstrueuses, ou qu’il faut supprimer pour le bien de lasociété,ou que, si on 11e les peut tenir cachées, il faut secontenter de remarquer comme des choses étranges '.
C’est principalement en ces rencontres (pie le poète adroit de préférer la vraisemblance à la vérité, et de tra-vailler plutôt sur un sujet feint et raisonnable que sur unvéritable qui ne soit pas conforme à la raison. Que s’il estobligé de traiter une matière historique de cette nature,c’est alors qu’il la doit réduire aux termes de la bienséance,sans avoir égard à la vérité, et qu’il la doit plutôt changertout entière que de lui laisser rien qui soit incompatibleavec les règles de son art, lequel se proposant l’idée uni-verselle des choses, les épure des défauts et des irrégula-rités particulières (pie l’histoire, par la sévérité de ses I
lois, est contrainte d’y souffrir : de sorte qu'il y aurait eu,sans comparaison, moins d’inconvénient dans la disposi-tion du Cid de feindre contre la vérité, ou que le comtene se fût pas trouvé à la fin véritable père de Chimène 2 ,ou que, contre l'opinion de tout le monde, il ne fûtpas mort de sa blessure, ou que le salut du roi et duroyaume eût absolument dépendu de ce mariage 3 * * , pourcompenser la violence que souffrait la nature en cette oc-casion par le bien que le prince et son État en recevraient :tout cela, disons-nous, aurait été plus pardonnable que deporter sur la scène l’événement tout pur et tout scanda-leux , comme l’histoire le fournissait; mais le plus expédienteût été de 11’en faire point de poème dramatique, puisqu’ilétait trop comfu pour l’altérer en un point -si essentiel etde trop mauvais cxenqile pour l’exposer à la vue du peu-ple sans l’avoir auparavant rectifié.
Au reste, l’observateur, qui avec raison trouve à redireau i>ou de vraisemblance du mariage de Chimène, ne con-firme pas sa lionne cause, comme il le croit, par la signi-fication prétendue du terme d a fable, duquel se sert Aris-tote pour nommer le sujet des poèmes dramatiques ; et cetteerreur lui est commune avec quelques-uns des commenta-teurs de ce philosophe, qui se sont figurés que, par ce motde fable, la vérité est entièrement bannie du théâlrc, et
1 Malgré l’apparente modération de ce Jugement de l’Acadé-mie, c’était êlre d’accord avec Scudéri dans sa principale ob- \
jection, que de comparer le sujet du Ciii h ces vérités mons-trueuses qu’il faut supprimer pour le bien de la société, ou à
ces crimes énormes dont les juges font brûler tes procès avecles criminels. Il était difficile de servir la passion du cardinal d 8Richelieu avec plus de lâcheté : Scudéri lui-même n’avuit riendit de plus violent. (P.)
2 Si le comte 11'eût pas été le père de Chimène, c’est cela quieût fait un roman contre la vraisemblance, et qui eût détruittout l’intérêt. (V.)
3 Cette idée, que le salut de l’État eût dépendu du mariage de
Chimène, me parait très-belle; mais il eût fallu changer toute
1 la construction du poème. (V.)