Band 
Tome second.
Seite
732
JPEG-Download
 

732

LE COMTE D’ESSEX,

Ne perds point de temps, cours, et me laisse écouterCe que pour sa défense un ami vient tenter.

SCÈNE J II*.

ÉLISABETH, SALSBURY.

SALSBUBY.

Madame, pardonnez à ma douleur extrême,

Si, paraissant ici pour un autre moi-même,Tremblant, saisi d’effroi pour vous, pour vos États,J’ose vous conjurer de ne vous perdre pas.

Je n’examine point quel peut être le crime;

Mais si l’arrêt donné vous semble légitime,

Vous le paraîtra-t-il quand vous daignerez voirPar un funeste coup quelle tête il fait choir ?

C’est ce fameux héros dont cent fois la victoirePar les plus grands exploits a consacré la gloire,Dont partout le destin fut si noble et si beau,

Qu’on livre entre les mains d’un infâme bourreau.Après qu’à sa valeur que chacun idolâtreL’univers avec pompe a servi de théâtre,Pourrez-vous consentir qu’un échafaud dresséMontre à tous de quel prix il est récompensé ?

Quand je viens vous marquer son mérite et sa peine,Ce n’est point seulement l’amitié qui m’amène ;

C’est l’État désolé, c’est votre cour en pleurs,

Qui, perdant son appui, tremble de ses malheurs.

Je sais qu’en sa conduite il eut quelque imprudence;Mais le crime toujours ne suit pas l’apparence;

Et dans le rang illustre où ses vertus l’ont mis,Estimé de sa reine , il a des ennemis.

Pour lui, pour vous, pour nous, craignez les artilicesDe ceux qui de sa mort se rendent les complices ;Songez que la clémence a toujours eu ses droits J ,

1 La scène du prétendu comte de Salsbury avec la reine aquelque chose de touchant ; mais il reste toujours cette incerti-tude et cet embarras qui font peine. On ne sait pas précisémentde quoi il s’agit. Le crime ne suit pas toujours l'apparence.Craignez les injustices de ceux qui de sa mort se rendentles complices. La reine doit donc alors, séduite, par sa passion,penser comme Salsbury, croire Essex innocent, mettre ses ac-cusateurs entre les mains de la justice, et faire condamner celuiqui sera trouvé coupable?. Mais après que ce Salsbury a dit queles injustices rendent complices les juges du comte d’Essex, ilparh? à la reine de clémence ; il dit que la clémence a toujourseu scs droits, et qu'elle est la vertu la plus digne des rois. Ilavoue donc que le comte d'Essex est criminel. À laquelle de cesdeux idées faudra-t-il s’arrêter? à quoi faudra-t-il se lixer? Lareine répond qu’Essex est trop fier, que c'est l'ordinaire écueildes ambitieux, qu’tï s’est fait un outrage des soins qu'elle apris pour détourner l'orage , et que si la tête du comte faitraison à la reine de sa fierté, c'est sa faute. Le spectateur a

pu passer de tels discours, le lecteur est moins indulgent. (V.)

3 .La clémence est la plus belle marque

Qui fasse à l’univers connaître on vrai monarque.

Cinna, Acte III, sc. iv.

ACTE 111, SCÈNE HLEt quelle est la vertu la plus digne des rois.

ÉLISABETH.

Comte de Salsbury, j’estime votre zèle,

J’aime à vous voir ami généreux et lidèle,

Et loue en vous l’ardeur que ce noble intérêtVous donne à murmurer d’un équitable arrêt :

J’en sens, ainsi que vous, une douleur extrême ;

Mais je dois à l’État encor plus qu’à moi-même.

Si j’ai laissé du comte éclaircir le forfait,

C’est lui qui m’a forcée à tout ce que j’ai fait :

Prête à tout oublier, s’il m’avouait son crime,

On le sait, j’ai voulu lui rendre mon estime ;

Ma bonté n’a servi qu’à redoubler l’orgueilQui des ambitieux est l’ordinaire écueil.

Des soins qu’il m’a vu prendre à détourner l’orage,Quoique sûr d’y périr, il s’est fait un outrage :

Si sa tête me fait raison de sa fierté,

C’est sa faute; il aura ce qu'il a mérité.

SALSBURY.

Il mérite, sans doute, une honteuse peine « ,

Quand sa fierté combat les bontés de sa reine :

Si quelque chose en lui vous peut, vous doit blesser,C’est l’orgueil de ce cœur qu’il ne peut abaisser,

Cet orgueil qu’il veut croire au péril de sa vie;

Mais, pour être trop lier, vous a-t-il moins servie?Vous a-t-il moins montré dans cent et cent combatsQue pour vous il n'est rien d’impossible à son bras?Par son sang prodigué, par l’éclat de sa gloire,Daignez, s’il vous en reste encor quelque mémoire,Accorder au malheur qui l’accable aujourd’huiLe pardon qu’à genoux je demande pour lui :

Songez que, si jamais il vous fut nécessaire,

Ce qu’il a déjà fait, il peut encor le faire 1 2 3 ;

Et que nos ennemis, tremblants, désespérés,

N’ont jamais mieux vaincu que quand vous le perdez.

ÉLISABETH.

Je le perds à regret : mais enfin je suis reine ;

Il est sujet, coupable, et digne de sa peine.

L’arrêt est prononcé, comte ; et tout l’universVa sur lui, va sur moi tenir les yeux ouverts.

Quand sa seule fierté , dont vous blâmez l'audace,M’aurait fait souhaiter qu’il m’eût demandé grâee ;

Si par là de la mort il a pu s’affranchir,

Dédaignant de le faire, est-ce à moi de fléchir?

Est-ce à moi d’endurer qu’un sujet téméraire

1 Pourquoi mérite-t-il une honteuse peine s’il n’est que lier?Il la mérite, s’il a conspiré, si, comme Cécile l’a dit, du comtede Tyron, de l'Irlandais suivi, il en voulait au Irine etqu’il l’aurait ravi. On ne sait jamais à quoi s’en tenir dans cettopièce; ni la conspiration du comte d’Essex, ni les sentimentsd’Élisabeth ue sont jamais assez éclaircis. (V.)

Ce qu'il a fait pour elle il peut encor le faire.

Horace, Acte V, jjc. m.