74 DISCOURS PRÉLIMINAIRE
liaisons exactes. Les physiciens attachés à leurs théories , avec lemême zèle et par les mêmes motifs que les artisans à leurs pra-tiques , ont sur ce point beaucoup plus de ressemblance avec lepeuple qu’ils ne s’imaginent. Respectons toujours Descartes; maisabandonnons sans peine des opinions qu’il a combattues Iui-raemeuu siècle plus tard. Surtout ne confondons point sa cause aveccelle de ses sectateurs. Le génie qu’il a montré en cherchant dansla nuit la plus sombre une route nouvelle, quoique trompeuse,n’était qu’à lui ; ceux qui l’ont osé suivre les premiers dans lesténèbres ont au moins marqué du courage ; mais il n’y aplus de gloire à s’égarer sur ses traces depuis que la lumièreest venue. Parmi le peu de savans qui défendent encore sadoctrine , il eût désavoué lui-même ceux qui n’y tiennent quepar un attachement servile à ce qu’ils ont appris dans leurenfance, ou par je ne sais quel préjugé national, la honte de laphilosophie. Avec de tels motifs on peut être le dernier deses partisans; mais on n’aurait pas eu le mérite d’être sonpremier disciple , ou plutôt on eût été son adversaire lorsqu’iln’y avait que de l’injustice à l’être. Pour avoir le droit d’admi-rer les erreurs d’un grand homme, il faut savoir les reconnaître,quan^e temps les a mises au grand jour. Aussi les jeunesgens ^Pon regarde d’ordinaire comme d’assez mauvais juges ,sont peut-être les meilleurs dans les matières philosophiques etdans beaucoup d’autres, lorsqu’ils ne sont pas dépourvus delumière ; parce que tout leur étant également nouveau, ils n’ontd’autre intérêt que celui de bien choisir.
Ce sont en effet les jeunes géomètres, tant de France que despays étrangers, qui ont réglé le sort des deux philosophies.L’ancienne est tellement proscrite, que ses plus zélés partisansn’osent plus même nommer ces tourbillons dont ils remplis-saient autrefois leurs ouvrages. Si le newtonianisme venait àêtre détruit de nos jours par quelque cause que ce pût etre,injuste ou légitime, les sectateurs nombreux qu’il a maintenantjoueraient sans doute alors le même rôle qu’ils ont fait jouer àd’autres. Telle est la nature des esprits ; telles sont les suites del’amour-propre qui gouverne les philosophes , du moins autantque les autres hommes , et de la contradiction que doiventéprouver toutes les découvertes , ou même ce qui en a l’appa-rence.
Il en a été de Locke à peu près comme de Bacon, de Des-cartes et de Newton. Oublié long-temps pour Rohaut et pourRegis , et encore assez peu connu de la multitude, il commenceenfin à avoir parmi nous des lecteurs et quelques partisans. C’estainsi que les personnages illustres, souvent trop au-dessus de