DE PHILOSOPHIE. 227
Tout citoyen est redevable à sa patrie de trois choses; de savie, de ses talens, et de la manière de les employer.
Les lois de la société obligent ses membres de se conserverpour elle, et par conséquent leur défendent de disposer d’une viequi appartient aux autres hommes presque autant qu’à eux.Voilà le principe que la morale purement humaine nous offrecontre le suicide. On demande si ce motif de conserver ses joursaura un pouvoir suffisant sur un malheureux accablé d’infortune,à qui la douleur et la misère ont rendu la vie à charge ? Nousrépondrons qu’alors ce motif doit être fortifié par d’autres pluspuissans, que la révélation y ajoute. Aussi les seuls peuples chezlesquels le suicide ait été généralement flétri, sont céux qui onteu le bonheur d’embrasser le christianisme. Chez les autres il estindistinctement permis, ou flétri seulement dans certains cas. Leslégislateurs purement humains ont pensé qu’il était inutile d’in-fliger des peines à une action dont la nature nous éloigne assezd’elle-même, et que ces peines d’ailleurs étaient en pure perte,puisque le coupable est celui à qui elles se font sentir le moins.Ils ont regardé le suicide, tantôt comme une action de pure dé-mence, une maladie qu’il serait injuste de punir, parce qu’ellesuppose l’àme du coupable dans un état où il ne peut plus êtreutile à la société; tantôt comme une action de courage, qui hu-mainement parlant suppose une âme ferme et peu commune.Tel a été le suicide de Caton d’Utique. Plusieurs écrivains onttrès-injustement accusé cette action de faiblesse; ce n’était pointpar là qu’il fallait l’attaquer. Caton , disent-ils, fut un tache dese donner la mort, il n’eut pas la force de survivre à la ruine desa patrie. Ces écrivains pourraient soutenir par les mêmes prin-cipes , que c’est une action de lâcheté que de ne pas tourner ledos à l’ennemi dans un combat*, parce qu’on 11’a pas le couragede supporter l’ignominie que cette fuite entraîne. De deux mauxque Caton avait devant les yeux, la mort ou la liberté anéantie,il choisit sans doute celui qui lui parut le moindre; mais le cou-rage ne consiste pas à choisir le plus grand de deux maux; cechoix est aussi impossible que de désirer son malheur. Le cou-rage consistait, dans la circonstance où se trouvait Caton , à re-garder comme le moindre des deux maux qu’il avait à choisir,celui que la plupart des hommes auraient regardé comme le plusgrand. Si les lumières de la religion dont il était malheureuse-ment privé lui eussent fait voir les peines éternelles attachées au'suicide , il eut alors choisi de vivre, et de subir par obéissance à1 Etre suprême le joug de la tyrannie.
Mais quand une raison purement humaine pourrait excuser encertaines circonstances le suicide proprement dit, que le christia-