5a8 DE LA LIBERTE
n’osaient s’écarter par respect de la doctrine d’Aristote. Ainsi lapassion pour le changement corrompt la musique au-delà desAlpes, et une timidité superstitieuse en retarde les progrès parminous. Le seul genre de musique qui n’ait rien perdu en Italie,qui peut-être même s’y est perfectionné, c’est le genre burlesqueet comique ; les libertés qu’il permet, la variété dont il est sus-ceptible , laissent le génie des compositeurs plus à son aise. Lamusique des intermèdes , quand elle est composée par un habileartiste , est rarement médiocre , souvent admirable ; la musiquedes tragédies est quelquefois admirable , et souvent médiocre.
XVIII. Les Italiens ont donc de fort mauvaise musique, etmême en très-grande quantité. Mais juger la musique italiennesur ce qu’elle a de faible ou de défectueux , c’est juger notreécole de peinture par nos tableaux d’enseigne. Et où en serions-nous, si les Italiens voulaient apprécier la musique française parcelle que nous reconnaissons nous-mêmes pour détestable ? C’estd’après ce que les deux musiques ont de meilleur qu’il faut lescomparer : et quand on fera cette comparaison avec un peu delumières , de sentiment, et de bonne foi , quand on aura misla richesse , la chaleur et la variété des Italiens à côté denotre monotonie, de notre froideur et de notre indigence , pourra-t-on ne pas penser avec toute l’Europe , que la musique ita-lienne est une langue dont nous n’avons pas seulement l’alphabet?Tout se réduit donc à savoir si nous devons, ou plutôt si nouspouvons adopter cette musique, si noire opéra pourra s’y prêter,et jusqu’à quel point il en sera susceptible. Mais , dira-t-on , neserait-il pas plus court de donner à l’opéra italien la forme dunôtre? oui, si on pouvait engager les Italiens à changer leur opéra,et les Français à abandonner leur langue ; et c’est ce qui neparaît pas facile. J’ai meilleure opinion de la docilité de nosmusiciens; la plupart semblent assez peu attachés à la musiqueancienne ; cette disposition paraît surtout dans les jeunes artistes,qui sont ceux dont on doit le plus espérer; l’impénitence finaleest le partage des autres. Déjà même sur le théâtre de l’Opera ,sur ce théâtre si attaché à ses anciens usages, on a hasardé desnouveautés ; nous y avons vu un opéra gascon. C’est un pasvers des changemens plus nécessaires et plus agréables ; à la vé-rité le pas est un peu en arrière; car il ne s’agit point, commeon l’a fait dans cet opéra, de garder notre musique et de changernotre langue ; il s’agit de garder notre langue, et de changer, sinous pouvons, notre musique. Mais enfin cette innovation, quellequ’eBe soit, prouve que nous osons risquer encore, et que parminou: la superstition de l’opéra n’est pas tout-à-fait incurable.