536 DE LA LIBERTÉ
XXVII. Ce monologue d’Armide , vanté par nos pères commeun chef-d’œuvre, jouissait paisiblement de sa réputation, lors-que le citoyen de Genève a osé l’attaquer. Sa critique est restéesans réponse. En vain le célèbre Rameau, pour l’honneur denotre ancienne musique , qui devrait néamoins lui être plus in-différent qu’à personne, a essayé de venger Lully des coupsque Rousseau lui a portés.
Si Pergama dextrâ
Defendi passent, cliarn hdc defensajuissent.
Mais en changeant, comme il l’a fait, la basse de Lully en di-vers endroits, pour répondre aux plus fortes objections de Rous-seau, en supposant dans cette basse mille choses sous-entenduesauxquelles Lully n’a jamais pensé, il n’a fait que montrer com-bien les objections étaient solides. D’ailleurs, en se bornant àquelques changemens dans la basse de Lully , croit-on avoirranimé et réchauffé ce monologue , où le poète est si grand et lemusicien si faible , où le cœur d’Armide fait tant de chemin ,tandis que Lully tourne froidement autour de la même modu-lation , sans s’écarter des routes les plus communes et les plusélémentaires? Nous nous en rapportons au témoignage de sonillustre défenseur. Eût-il fait ainsi chanter Armide? eût-il donnéà sa basse cette marche terre à terre, si traînante, si écolièreet si triviale ? Lully , répondra-t-on , n’en pouvait faire davan-tage , dans l’état d’imperfection et de faiblesse où la musiqueétait alors. Cela peut être , mais il ne s’agit pas de juger le mo-nologue à?Armide sur l’impossibilité qu’il pouvait y avoir, il ya cent ans, d’en faire un meilleur ; il s’agit de juger ce mono-logue en lui-même ; et peu nous importe qu’il ait été admirablepour nos pères , s’il est devenu insipide pour nous. Excusons lesfautes de Lully, mais avouons-les. Cet artiste a donné à notremusique tout l’essor dont elle était capable en commençant à.naître : il transporta à l’opéra français la musique italienne tellequ’elle était de son temps ; il ne faut pour s’en convaincre quejeter les yeux sur les anciens opéras d’Italie , et les compareraux siens. Les innovations qu’il osa faire dans notre musiquecausèrent une révolution ; on commença par s’élever contre lui,et on finit par avoir du plaisir et par se taire. Mais il avouait lui-même , en mourant, qu’il voyait bien au-delà du point où ilavait porté son art ; c’était un avis qu’il donnait, sans le vouloir,à ses admirateurs. Ces froids enthousiastes , car une musiquesans chaleur ne peut en avoir d’autres , nous assurent quel-quefois que les b'élles scènes des opéras de Lully sont si parfai-tement mises en musique , qu’un homme d’esprit et de goût