5.j6 DE LA LIBERTÉ DE LA MUSIQUE,ce sommeil devenant toujours plus profond et plus lent, finiratout à coup et sans gradation par une symphonie bruyante.
XL. Rameau a suivi ce plan dans plusieurs de ses ouvertures,et en a fait des tableaux. L’ouverture de Zaïs peint le débrouil-lement du chaos, celle de Nais le combat des Titans, celle dePlatée l’arrivée de la Folie, celle de Pygmalion les coups de ciseaud’un sculpteur. Désirons pour le progrès de l’art que ce modèlesoit imité. Mais il faut pour cela que le musicien et le décorateurs’entendent, que l’orchestre et le machiniste agissent de con-cert, et que le spectacle soit toujours le tableau détaillé de lasymphonie ; sans quoi l’image musicale sera imparfaite et man-quée. Il faut de plus, et c’est là l’essentiel, des musiciens degénie , qui sentent toute l’énergie et la variété des peintures dontla musique est capable, et qui soient en état de les exécuter danstoule leur étendue. Nous disons dans toute leur étendue , car,en matière d’expression, rien ne prouve davantage le défaut degénie , que de rester à moitié chemin ; c’est une marque 'qu’ona entrevu le but, et qu’on n’a pas eu la force d’y arriver; uncompositeur qui ne rend son idée qu’à moitié ou faiblement,ressemble à un écrivain qui n’a pu trouver le mot propre ; lamusique est manquée quand elle ne produit pas tout l’elfet qu’ona droit d’en attendre, quand l’auditeur voit au-delà de ce quelui présente l’artiste. Nous pourrions donner des exemples frap-pons de ce défaut dans plusieurs morceaux de musique, qui ontnéanmoins de la réputation parmi nous ; mais les auteurs sontvivans , et nous n’écrivons pas pour offenser.
XLI. Voilà bien des réflexions qu’on trouvera peut-être ha-sardées , mais qui, bonnes ou mauvaises , ne valent pas à coupsûr un bel air de musique. L’artiste qui crée et qui réussit estbien préférable au philosophe qui raisonne ; aussi ne songe-t-onguère à donner des préceptes, quand on est en état de fournirdes modèles. Raphaël n’a point fait de dissertations, mais destableaux. En musique nous écrivons, et les Italiens exécutent.Les deux nations à cet égard sont l’image de ces deux architectesqui se présentèrent aux Athéniens pour un monument que laRépublique voulait faire élever. L’un d’eux parla long-temps etfort éloquemment sur son art ; l’autre , après l’avoir écouté, neprononça que ces mots : ce qu’il a dit, je le ferai.