PARTICULIÈRE. 7
très, détrompez-vous ; je les vois pour vous et pour vos sembla-bles , qui pouvez en avoir besoin : si tous ceux que j'aime étaientheureux et sages, ma porte serait tous les jours fermée à neufheures, excepté pour eux.
Son indulgence pour les autres se montrait surtout dans laconversation. Elle supportait jusqu’aux bavards, si insupporta-bles à la bonté même , quand elle n’est pas à toute épreuve. Envérité, disait-elle , je m’en accommode assez, pourvu que cesoient de ces bavards tout court, qui ne veulent que parler, etqui ne demandent pas qu’on leur réponde. Mon ami Fontenelle,qui leur pardonnait comme moi, disait qu’ils reposaient sa poi-trine : ils me font encore un autre bien; leur bourdonnement in-signifiant est pour moi comme le bruit des cloches , qui n’empe-che point de penser, et qui souvent y invite. Les bavards à pré-tention , qui se croient faits pour qu’on les écoute , et dans quile besoin de parler est un besoin de vanité, étaient les seulsqu’elle souffrît avec peine : encore avait-elle soin qu’ils'ne s’enaperçussent pas. Je voudrais, disait-elle de l’un deux , que lors-qu’il me parle, Dieu me fît la grâce d’étre sourde sans qu il lesût ; il parlerait et croirait que je l’écoute, et nous serions con-tais tous deux.
Avec tant de vertus, de bonté, de bienfaisance, croirait-onque madame Geoffrin eût des ennemis? eh ! qu’y faire ? Fénelonen avait bien : il faut se soumettre à cette cruelle loi de la na-ture, et pleurer sur l’espèce humaine. Il est vrai que madameGeoffrin n’avait guères d’ennemis que parmi les femmes, et j’ensuis bien fàclié pour elles; encore dois-je avouer, à leur hon-neur , que ces ennemies étaient en bien petit nombre , et quetoutes les femmes dont elle était vraiment connue, la chéris-saient et la respectaient. Quand elle se voyait l’objet de lahaine, le sentiment qu’elle lui inspirait était celui de la pitié ,non pas de cette pitié qui méprise et qui humilie , mais decelle qui plaint et qui pardonne. Si vous trouvez , disait-elle àses amis , des gens qui me haïssent, gardez-vous de leur direle peu de bien que vous pensez de moi ; ils m’en haïraient da-vantage ; ils en seraient plus tourmentés , et je voudrais bienqu’ils ne le fussent pas.
Telle était, mon cher ami, celle que la vertu , la société ,l’humanité enfui, dans tous les sens possibles de ce mot, ont eule malheur de perdre , et que j’ai perdue plus que personne :elle m’aimait comme son fils ; ma confiance en elle était sansbornes. Hélas ! j’ai vu périr dans l’espace d’une année les deuxpersonnes qui m’étaient les plus chères, et j’étais assez heureuxpour que ces deux personnes s’aimassent tendrement. Elles