la CORRESPONDANCE
dit quelqu’un , de nier ce fait ; car, par malheur, il est vrai.S’il est vrai , répondit-elle , pourquoi monsieur le dit-il? Lementeur véridique n’attendit pas, comme on le peut croire, lafin de la conversation ; et lorsqu’il fut sorti, elle ajouta : Quandun homme ment toujours, c’est à peu près comme s'il disait tou-jours tirai; on n’a qu’à s’arranger pour croire toujours le con-traire de ce qu’il avance. Mais s’il s’avise de dire vrai quelque-fois , que voulez-vous qu’on en fasse dans la société? commentvivre et converser avec quelqu’un à qui on ne peut dire ni oui ninon ?
La raison saine et éclairée qui rendait sa conversation si in-téressante , se manifesta même dans ses derniers momens. Ellene parlait presque plus , et semblait ne respirer que pour souf-frir, quoiqu’elle souffrît sans se plaindre. On conversait autourd’elle pour la distraire, et l’on s’entretenait des différens moyensque les gouvernemens peuvent employer pour rendre les peu-ples heureux. Plusieurs des assistans étalaient sur cela les lieuxcommuns ordinaires. Ajoutez-j , dit-elle, le soin de procurerdes plaisirs , chose dont on ne s’occupe pas assez. Platon bienportant lui aurait envié l’honneur d’une si sage maxime , etc’est une des dernières paroles qu’elle a prononcées dans sa lon-gue et douloureuse agonie.
Ce triste mot à’agonie me rappelle bien cruellement, moncher ami, les funestes circonstances qui m’ont privé de lui don-ner jusqu’à la fin des preuves de ma reconnaissance et de matendresse. En vain cetie femme mourante, qui m’aimait et medésirait, laissait échapper quelquefois des plaintes de m’avoirperdu ; si quelqu’un disait un mot de moi, un domestique s’ap-prochait aussitôt, en le priant de ne pas prononcer mon nom.Mais, quoique madame Geolfrin regrettât les consolations qu’onlui arrachait, elle se résignait avec patience à cette privation. Unami lui témoignait combien il était touché de son état : Je nosuis pas , lui répondit-elle, aussi à plaindre que vous le pen-sez ; on s’accoutume à tout, même à cela, en montrant lesimportuns, même très-proches, qui l’entouraient et la fati-guaient.
La seule chose qui m’ait été permise, parce que personne nepouvait l’empêcher, c’est la triste consolation de lui rendre leshonneurs funèbres. En suivant son lugubre convoi, où, pour ledire en passant, j’étais presque seul avec les deux hommes delettres qui ont comme moi célébré sa mémoire l , j’adressais à sesmânes ce passage de Tacite , que je me plais à répéter, tant les re-grets de ce sage écrivain , sur la mort de son vertueux beau-père,
‘ MM. Thomas et Morellet.