AVEC VOLTAIRE.
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Paris, aa décembre 1965.
O N a enfin accordé, mon cher maître, non à mes sollicitations,car je n’en ai fait aucune , mais aux démarches réitérées del’Académie , aux cris du public , et à l’indignation de tous lesgens de lettres de l’Europe , la magnifique pension de trois àquatre cents livres (car elle ne sera pas plus forte pour moi)qu’on jugeait à propos de me faire attendre depuis six mois.Vous croyez bien que je n’oublierai de ma vie cet outrage atroceet absurde ; je dis cet outrage , car le délai m’a plus offensé quen’aurait fait un prompt refus qui m’aurait vengé en déshono-rant ceux qui me l’auraient fait. Vous avez pu voir, dans leJournal encyclopédique y la petite lettre que j’y ai fait insérer ;elle fait un contraste bien ridicule et bien avilissant pour ceuxqui en sont l’objet, avec l’article du même journal mis en noteau bas de cette lettre. Si jamais j’ai été tenté de prendre monparti, je puis vous dire que je l’ai été vivement dans cetteoccasion. Le roi de Prusse me mettait bien à mon aise par lespropositions qu’il me faisait ; mais j’ai résolu de ne me mettrejamais au service de personne , et de mourir libre comme j’aivécu. On dit que Rousseau va à Postdam ; je ne sais si la sociétédu roi de Prusse sera de son goût ; j’en doute , d’autant plusqu’il s’en faut de beaucoup que ce prince soit enthousiaste deses ouvrages. Quant à moi, tout ce que je désirerais , ce seraitd’être assez riche pour pouvoir me retirer dans une campagne ,où je me livrerais en liberté à mon goût pour l’étude , qui estplus grand que jamais. L’affaiblissement de ma santé, les visitesà rendre et à recevoir ,1a sujétion des Académies, auxquelles mal-heureusement ma subsistance est attachée, me rendent la vie deParis insupportable. Ce qu’il y a de fâcheux, c’est que je ne voisnul moyen de parvenir à cet heureux état ; il mettrait le combleà mon indépendance , pour laquelle j’ai plus de fureur que ja-mais. J’ai fait un supplément à la Destruction des jésuites, oùles jansénistes, les seuls ennemis qui nous restent, sont traitéscomme ils le méritent; mais je ne sais ni quand, ni où, nicomment je dois le donner. Je voudrais bien servir la raison ,mais je désire encore plus d’être tranquille. Les hommes ne va-lent pas la peine qu’on prend pour les éclairer ; et ceux mêmequi pensent comme nous, nous persécutent. Adieu, mon chermaître ; je vous embrasse de tout mon cœur.