ACTE IY, SCÈNE III. 58
Je ne suis plus à moi, je suis tout à la rage.
Percé du coup mortel dont vous m'assassinez,
Mes sens par la raison ne sont plus gouvernés;
Je cède aux mouvements d'une juste colère,
Et je ne réponds pas de ce que je puis faire.
CÉLIMÈNE.
D'où vient donc, je vous prie, un tel emportement?Avez-vous, clites-moi, perdu le jugement ?
ALCESTE.
Oui, oui, je l’ai perdu, lorsque dans votre vueJ'ai pris, pour mon malheur, le poison qui me tue,
Et que j'ai cru trouver quelque sincéritéDans les traîtres appas dont je fus enchanté.
CÉLIMÈNE.
De quelle trahison pouvez-vous donc vous plaindre?ALCESTE.
Ali! que ce cœur est double, et sait bien l'art de feindre!Mais, pour le mettre à bout, j’ai des moyens tout prêts.Jetez ici les yeux, et connaissez vos traits;
Ce billet découvert suffit pour vous confondre,
Et contre ce témoin on n'a rien à répondre.
CÉLIMÈNE.
Voilà donc le sujet qui vous trouble l’esprit?
ALCESTE.
Vous ne rougissez pas en voyant cet écrit !
CÉLIMÈNE.
Et par quelle raison faut-il que j’en rougisse?
ALCESTE.
Quoi! vous joignez ici l’audace à l’artifice?
Le désavouerez-vous, pour n’avoir point de seing?
CÉLIMÈNE.
Pourquoi désavouer un billet de ma main ?
ALCESTE.
Et vous pouvez le voir, sans demeurer confuseDu crime dont vers moi son style vous accuse !
CÉLIMÈNE.
Vous êtes, sans mentir, un grand extravagant.
ALCESTE.
Quoi ! vous bravez ainsi ce témoin convaincant !
Et ce qu’il m'a fait voir de douceur pour OronteN’a donc rien qui m’outrage et qui vous fasse honte?
CÉLIMÈNE.
Oronte! Qui vous dit que la lettre est pour lui?