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DISCOURS S U II LE POEME DRAMATIQUE.
jour, et à se persuader ensuite qu’on le peutétendre jusques où un homme peut aller et re-venir en vingt-quatre heures. Cette opinion estun peu licencieuse; et, si l’on faisait aller un ac-teur en poste, les deux côtés du théâtre pourraientreprésenter Paris et Rouen. Je souhaiterais, pourne point gêner du tout le spectateur, que ce qu’onfait représenter devant lui en deux heures se putpasser en effet en deux heures, et que ce qu'on luifait voir sur un théâtre, qui ne change point, puts’arrêter dans une chambre ou dans une salle,suivant le choix qu’on en aurait fait : mais souventcela est si malaisé, pour ne pas dire impossible ',qu’il faut de nécessité trouver quelque élargisse-ment pour le lieu, comme pour le temps. Je l’aifait voir exact dans Horace , dans Pohjeucte e .tdans Pompée; mais il faut, pour cela, ou n’intro-duire qu’une femme comme dans Pohjeucte ; ouque les deux qu’on introduit ayent tant d’amitiél'une pour l’autre, et des intérêts si conjoints,qu’elles puissent être toujours ensemble, commedans VHorace; ou qu’il leur puisse arriver, commedans Pompée , où l’empressement de la curiositénaturelle fait sortir de leurs appartements Cléo-pâtre au second acte, et Cornélie au cinquième,pour aller jusque dans la grande salle du palais duroi au-devant des nouvelles qu’elles attendent. Iln’en va pas de même dans Rodogune; Cléopâtreet elle ont des intérêts trop divers pour expliquerleurs plus secrètes pensées en même lieu. Je pour-rais en dire ce que j’ai dit de Cinna, où en généraltout se passe dans Rome , et en particulier moitié,dans le cabinet d’Auguste, et moitié chez Æinilie.Suivant cet ordre, le premier acte de cette tragé-die serait dans l’antichambre de Rodogune, le se-cond dans la chambre de Cléopâtre, le troisièmedans celle de Rodogune : mais si le quatrièmepeut commencer chez cette princesse, il n’y peutachever, et ce que Cléopâtre y dit à ses deux (ilsl’un après l’autre y serait mal placé. Le cinquièmea besoin d’une salle d’audience où un grand peu-
1. Nous avons (lit aillcnrs que la mauvaise construction (lenos théâtres, perpétuée depuis les temps de barbarie jusqu'ànos jours, rendait la loi de l’unité de lien presque imprati-cable. Les conjurés ne peuvent pas conspirer contre César,dans sa chambre, on ne s’entretient pas de ses intérêts se-crets dans une place publique; la même décoration ne peutreprésenter à la fois la façade d’un palais et celle d'un temple.Il faudrait que le théâtre fil voir aux yeux tous les endroitsparticuliers où la scène se passe, sans nuire à l’imité de lieu :ici, une partie d’un temple ; là, le vestibule d’un palais, uneplace publique, des rues dans renfoncement; enfin tout cequi est nécessaire pour montrer à l’oeil tout ce que l’oreilledoit entendre. L’unité de lieu est tout le spectacle que l’œilpeut embrasser sans peine. Nous ne sommes point de l’avis(1e Corneille, qui veut que la scène du Menteur soit tantôt àun bout de la ville, tanlôt.à l’autre. Il était très-aisé de re-médier à ce défaut en rapprochant les lieux. Nous ne suppo-sons même pas que l'action de Cinna puisse se passer d’aborddans la maison d’Émilie, et ensuite dans celle d’Augusie.Rien n’élait plus racile que de faire une décoration qui re-présentât la maison d’Émilie, celle d’Augusie, unepl ee, desrues de Rome. (V.l
pie puisse être présent. I.a même chose se rencon-tre dans Héraclius. I.e premier acte serait fortbien dans le cabinet de Phoeas, et le second chezLéontine; mais si le troisième commence chezPulehérie, il n’y peut achever, et il est hors d’ap-parence que Phoeas délibère dans l’appartementde cette princesse de la perte de son frère.
Nos anciens, qui faisaient parler leurs rois enplace publique, donnaient assez aisément l’unitérigoureuse de lieu à leurs tragédies. Sophocle toutefois ne l’a pas observée dans son Ajax , qui sortdu théâtre afin de chercher un lieu écarté pour setuer, et s’y tue à la vue du peuple ; ce qui faitjuger aisément que celui où il se tue n’est pas lemême que celui d’où on l’a vu sortir, puisqu’iln’en est sorti que pour en choisir un autre.
Nous ne prenons pas la même liberté de tirerles rois et les princesses de leurs appartements ;et, comme souvent la différence et l’oppositiondes intérêts de ceux qui sont logés dans le mêmepalais ne souffrent pas qu’ils fassent leurs confi-dences et ouvrent leurs secrets en même chambre,il nous faut chercher quelque autre accommode-ment pour l’unité de lieu, si nous la voulons con-server dans tous nos poèmes : autrement il fau-drait prononcer contre beaucoup de ceux que nousvoyons réussir avec éclat.
Je tiens donc qu’il faut chercher cette unitéexacte autant qu’il est possible; mais, comme ellene s’accommode pas avec toute sorte de sujets,j’accorderais très-volontiers que ce qu’on feraitpasser en une seule ville aurait l’unité de lieu. Cen’est pas que je voulusse que le théâtre représentâtcette ville tout entière, cela serait un peu tropvaste, mais seulement deux ou trois lieux particu-liers enfermés dans l’enclos de ses murailles.Ainsi la scène de Cinna ne sort point de Rome,et est tantôt l’appartement. d’Auguste dans sonpalais, et tantôt la maison d’.Emilie. Le Menteura les Tuileries et la place Royale dans Paris ; etla Suite fait voir la prison et le logis de Mélissedans Lyon. Le Cul multiplie encore davantage leslieux particuliers sans quitter Séville; et commela liaison de scènes n’y est pas gardée, le théâtre,dès le premier acte, est la maison de Chimène,l’appartement de l’infante dans le palais du roi,et la place publique ; le second y ajoute la chambredu roi : et sans doute il y a quelque excès danscette, licence. Pour rectifier en quelque façon cetteduplicité de lieu, quand elle est inévitable, jevoudrais qu’on fit deux choses : l’une, que jamaison ne changeât dans le même acte, mais seulementde l’un à l’autre, comme il se fait dans les troispremiers de Cinna; l’autre, que ces deux lieuxn’eussent point besoin de diverses décorations, etqu’aucun des deux ne fût jamais nommé, maisseulement le lieu général où tous les deux sontcompris, comme Paris, Rome, Lyon, Constanti-nople. etc. Cela aiderait à tromper l’auditeur, qui,