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Oeuvres de P. et TH. Corneille / précédées de la vie de P. Corneille par Fontenelle et des discours sur la poésie dramatique
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Ü2 HORACE, ACT

Ce jour nous fut propice et funeste à la fois;Unissant nos maisons, il désunit nos rois;

Un même instant conclut notre hymen et la guerre,Fit naître notre espoir et le jeta par terre,

Nous ôta tout, sitôt qu’il nous eut tout promis;

Kt, nous faisant amants, il nous lit ennemis.Combien nos déplaisirs parurent lors extrêmes !Combien contre le ciel il vomit de blasphèmes!

Kt combien de ruisseaux coulèrent de mes yeux!

Je ne vous le dis point, vous vîtes nos adieux!Vous avez vu depuis les troubles de mon âme : [me,Vous savez pour la paix quels vœux a faits ma llam-Kt quels pleurs j’ai versés à chaque événement,Tantôt pour mon pays, tantôt pour mon amant.Knlin mon désespoir, parmi ces longs obstacles,.M’a fait avoir recours à la voix des oracles.Fcoutez si celui qui me fut hier renduKut droit de rassurer mon esprit éperdu.

Ce Crée si renommé, qui depuis tant d'annéesAu pied de l’Aventin prédit nos destinées,

Lui qu’Apollon jamais n’a fait parler à faux,

Me promit par ces vers la lin de mes travaux :

« Allie et Home demain prendront une autre face;

« Tes vœux sont exaucés, elles auront la paix,

« Kt tu seras unie avec ton Curiaee,

<> Sans qu’aucun mauvais sort t’en sépare jamais. »Je pris sur cet oracle une entière assurance,

Kt comme le succès passait mon espérance,J’abandonnai mon âme à des ravissementsQui passaient les transports des plus heureuxJugez de leur excès : je rencontrai Valère, [amants.Kt, contre sa coutume, il ne put me déplaire,

Il me parla d’mnour sans me donner d’ennui :

Je ne m’aperçus pas que je parlais à lui;

Je ne lui pus montrer de mépris ni de glace :

Tout ce que je voyais me semblait Curiaee;

Tout ce qu’on me disait me parlait de ses feux ;Tout ce que je disais l’assurait de mes vœux.

Le combat général aujourd’hui se hasarde;

J’en sus hier la nouvelle, et je n’y pris pas garde;Mon esprit rejetait ces funestes objets,

Charmé des doux pensers d’hymen et de la paix.La nuit a dissipé des erreurs si charmantes;

Mille songes affreux, mille images sanglantes,

Ou plutôt mille amas de carnage et d’horreur,M’ont arraché ma joie et rendu ma terreur.

J’ai vu du sang, des morts, et n’ai rien vu de suite;Un spectre en paraissant prenait soudain la fuite;Ils s’effacaient l’un l’autre; et chaque illusionRedoublait mon effroi par sa confusion.

JULIE.

C’est en contraire sens qu’un songe s’interprète.

CAMILLE.

Je le dois croire ainsi, puisque je le souhaite,

Mais je me trouve enfin, malgré tous mes souhaits,Au jour d’une bataille, et non pas d’une paix.

K I, SCENE III.

JULIE.

Par là Unit la guerre, et la paix lui succède.

CAMILLE.

Dure à jamais le mal, s’il y faut ce remède !

Soi t que Home y succombe ou qu’ Albe ait le dessousCher amant,u'attends plus d’être un jour mon époux:Jamais, jamais ce nom ne sera pour un hommeQui soit ou le vainqueur, ou l’esclave de Rome.

Mais quel objet nouveau se présente en ces lieux ?Kst-ce toi, Curiaee? en croirai-je mes yeux?

SCÈNE 111

CURIACK, CAMILLE, JULIE.

CU1UACE.

N’en doutez point, Camille, et revoyez un hommeQui n’est ni le vainqueur ni l’esclave de Home ;Cessez d’appréhender de voir rougir mes mainsl)u poids honteux des fers ou du sang des Romains.J’ai cru que vous aimiez assez Home et la gloirePour mépriser ma chaîne et haïr ma victoire;

Et comme également en cette extrémitéJe craignais la victoire et la captivité...

CAMILLE.

Curiaee, il suffit, je devine le reste :

Tu fuis une bataille à tes vœux si funeste.

Kt ton cœur, tout à moi, pour ne me perdre pas,Dérobe à ton pays le secours de ton liras.

Qu’un autre considère ici ta renommée,

Kt te blâme, s’il veut, de m’avoir trop aimée.

Ce n'est point à Camille à t’en mésestimer;

Plus ton amour parait, plus elle doit t’aimer;

Kt, si tu dois beaucoup aux lieux qui t’ont vu naître,Plus tu quittes pour moi, plus tu le fais paraître.Mais as-tu vu mon père? et peut-il endurerQu’ainsi dans sa maison tu t’oses retirer?

Ne préfère-t-il point l’état à sa famille ?

Ne regarde-t-il point Home plus que sa fille?Enfin notre bonheur est-il bien affermi ?

T’a-t-il vu comme gendre, ou bien comme ennemi 1

CUJIIACE.

Il m’a vu comme gendre, avec une tendresseQui témoignait assez une entière allégresse ;

Mais il ne m’a point vu, par une. trahison,Indigne d.e l’honneur d’entrer dans sa maison.

Je 11’abandonne point l’intérêt de ma ville,

J’aime encor mon honneur en adorant Camille-Tant qu’a duré la guerre, on m’a vu constaniinerdAussi bon citoyen que véritable amant.

D’Allié avec mon amour j’accordais la querelle;

Je soupirais pour vous en combattant pour elle;Kt s’il fallait encor que l'on en vint aux coups,

Je combattrais pour elle en soupirant pour vous-Oui, malgré les désirs de mon âme charmée,

.Si la guerre durait, je serais dans l’armée :