12ü
POLYEUCTE, ACTE V, SCÈNE 1.
Je trouve tout perdu quand je crois tout gagné;Et toujours la fortune, à me nuire obstinée,Tranche mon espérance aussitôt qu’elle est née;Avant qu’offrir des vœux je reçois des refus :Toujours triste, toujours et honteux et confusDe voir que lâchement elle ait osé renaître,Qu’encor plus lâchement elle ait osé paraître;
Et qu’une femme enfin dans la calamitéMe fasse des leçons de générosité.
Votre bel le âme est haute autant que mal heureuse,Mais elle est inhumaine autant que généreuse,Pauline; et vos douleurs avec trop de rigueurD’un amant tout à vous tyrannisent le cœur, [ne ;C’est donc peu de vous perdre, il faut que je vous don-Que je serve un rival lorsqu’il vous abandonne;
Et que, par un cruel et généreux effort,
Pour vous rendre en ses mainsje l’arrache à la mort.
FABIAN.
Laissez à son destin cette ingrate famille;
Qu’il accorde, s’il veut, le père avec la iille,Polyeucte et Félix, l’épouse avec l’époux :
D’uji si cruel effort quel prix espérez-vous?SÉVÈRE.
La gloire de montrer à cette âme si belleQue Sévère l’égale, et qu’il est digne d’elle;Qu’elle m’était bien due, et que l’ordre des cieuxEn me la refusant m’est trop injurieux.
FABIAN.
Sans accuser le sort ni le ciel d’injustice,
Prenez garde au péril qui suit un tel service;
Vous hasardez beaucoup, seigneur, pensez-y bien.Quoi ! vous entreprenez de sauver un chrétien !Pouvez-vous ignorer pour cette secte impieQuelle est et fut toujours la haine de Décie?
C’est un crime vers lui si grand, si capital,
Qu’à votre faveur même il peut être fatal.
SÉVÈRE.
Cet avis serait bon pour quelque âme commune.S’il tient entre ses mains ma vie et ma fortune,
Je suis encor Sévère, et tout ce grand pouvoirNe peut rien sur ma gloire, et rien sur mon devoir.Ici l’honneur m’oblige, et j’y veux satisfaire;Qu’après le sort se montre ou propice ou contraire,Comme son naturel est toujours inconstant,Périssant glorieux, je périrai content.
Je te dirai bien plus, mais avec confidence;
La secte des chrétiens n’est pas ce que l’on pense :On les liait; la raison, je ne la connais point;
Et je ne vois Décie injuste qu’en ce point.
Par curiosité j’ai voulu les connaître :
On les tient pour sorciers dont l’enfer est le maître ;Et sur cette croyance on punit du trépasDes mystères secrets que nous n’entendons pas.Mais Cérès Éleusine, et la bonne déesse,
Ont leurs secrets comme eux à Rome et dans la Grèce;Encore impunément nous souffrons en tous lieux,
Leur Dieu seul excepté, toute sorte dedieux: [R° llie ’Tous les monstres d’Égypte ont leurs temples da"*Nos aïeux à leur gré faisaient un dieu d’1.11 honi» ,e ’Et leur sang parmi nous conservant leurs erreurs»Nous remplissons le ciel de tous nos empereurs •Mais, à parler sans fard de tant d’apothéoses,L’effet est bien douteux de ces métamorphoses-Les chrétiens n’ont qu’un Dieu, maître absolu"De qui le seul vouloir fait tout ce qu’il résout : [t° ut ’Mais, si j’ose entre nous dire ce qu’il me sernld e 'Les nôtres bien souvent s’accordent mal ensenild e ’Et, me dôt leur colère écraser à tes yeux,
Nous en avons beaucoup pour être de vrais dieu vEnfin chez les chrétiens les mœurs sont innocefl teS ’Les vices détestés, les vertus florissantes ;
Ils font des vœux pour nous qui les persécuton-'Et, depuis tant de temps que nous les tourmentou s ’Les a-t-on vus mutins? les a-t-on vus rebelles-'’Nos princes ont-ils eu des soldats plus fidèles?Furieux dans la guerre, ils souffrent nos bourreau* ’Et, lions au combat, ils meurent en agneaux.
J’ai trop de pitié d’eux pour ne les pas défendre-Allons trouver Félix ; commençons par son gend re ’Et contentons ainsi, d’une seule action,
Et Pauline, et ma gloire, et ma compassion.
ACTE CINQUIÈME.
SCÈNE PREMIÈRE.
FÉLIX, ALBIN, CLÉON.
FELIX.
Albin, as-tu bien vu la fourbe de Sévère?
As-tu bien vu sa haine? et vois-tu ma miser®-
ALBIN.
Je n’ai vu rien en lui qu’un rival généreux,
Et ne vois rien en vous qu’un père rigoureux-FÉLIX.
Que tu discernes mal le cœur d’avec la mine-Dans l’âme il hait Félix et dédaigne Pauline!
Et, s’il l’aima jadis, il estime aujourd’huiLes restes d’un rival trop indignes de lui.
Il parle en sa faveur, il me prie, il menace;
Et me perdra, dit-il, si je ne lui fais grâce;Tranchant du généreux, il croit m’épouvanter •L’artifice est trop lourd pour ne pas l’éventer-Je sais des gens de cour quelle est la politifi ue ’J’en connais mieux que lui la plus fine P rat , lC * ell rC’est en vain qu’il tempête et feint d’être eu furJe vois ce qu’il prétend auprès de l'empereur-De ce qu’il me demande il m’y ferait uu criiu e ’