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Oeuvres de P. et TH. Corneille / précédées de la vie de P. Corneille par Fontenelle et des discours sur la poésie dramatique
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100 LE MENTEUR, ACTE II, SCÈNE V.

ALCIPPE.

Cette vieille amitié faisait votre entretien?

Tu te sens convaincue, et tu m’oses répondre !

Te faut-il quelque chose encor pour te confondre?

CLARICE.

Alcippe, si je sais quel visage a le fils...

ALCIPPE.

La nuit était fort noire alors que tu le vis.

Il ne t’a pas donné quatre chœurs de musique,Une collation superhe et magnifique,

Six services de rang, douze plats à chacun !

Son entretien alors t’était fort importun ?

Quand ses feux d’artifice éclairaient le rivage,

Tu n’eus pas le loisir de le voir au visage ?

Tu n’as pas avec lui dansé jusques au jour ?

Et tu ne l’as pas vu pour le moins au retour?T’en ai-je dit assez ? Rougis, et meurs de honte!

CLA1UCE.

Je ne rougirai point pour le récit d'un conte.

ALCIPPE.

Quoi ! je suis donc un fourbe, un bizarre, un jaloux?

CLARICE.

Quelqu’un a pris plaisir à se jouer de vous,Alcippe, croyez-moi.

ALCIPPE.

Ne cherche point d’excuses ;Je connais tes détours, et devine tes ruses.

Adieu suis ton Dorante, et l’aime désormais ;Laisse en repos Alcippe, et n’y pense jamais.

CLARICE.

Écoutez quatre mots.

ALCIPPE.

Ton père va descendre.

CLARICE.

Non, il ne descend point, et ne peut nous entendre ;Et j’aurai tout loisir de vous désabuser.

ALCIPTE.

Je ne t’écoute point, à moins que m’épouser,

A moins qu’en attendant le jour du mariage,

M’en donner ta parole et deux baisers en gage.

CLARICE.

Pous me justifier vous demandez de moi,

Alcippe ?

ALCIPPE.

Deux baisers, et ta main, et ta foi.

CLARICE.

Que cela?

ALCIPPE.

Résous-toi, sans plus me faire attendre.

CLARICE.

Je n'ai pas le loisir, mon père va descendre.

SCÈNE IV.

ALCIPPE.

Va, ris de ma douleur alors que je te perds;

Par ces indignités romps toi-même mes fers ;Aide mes feux trompés à se tourner en glace ;Aide un juste courroux à se mettre en leur place.Je cours à la vengeance, et porte à ton amantLe vif et prompt effet de mon ressentiment.

S’il est homme de cœur, ce jour même nos armesRégleront par leur sort tes plaisirs ou tes larmes ;Et plutôt que le voir possesseur de mon bien,Puissé-je dans son sang voir couler tout le mien!Le voici ce rival, que son père t’amène :

Ma vieille amitié cède à ma nouvelle haine ;

Sa vue accroît l’ardeur dont je me sens briller :Mais ce n’est pas ici qu’il faut le quereller.

SCÈNE V.

GÉRONTE, DORANTE, CL1TON.

GÉRONTE.

Dorante, arrêtons-nous; le trop de promenadeMe mettrait hors d'haleine, et me ferait malade.Que l’ordre est rare et beau de ces grands bâtiments !

DORANTE.

Paris semble à mes yeux un pays de romans.

J’y croyais ce matin voir une île enchantée :

Je la laissai déserte, et la trouve habitée ;

Quelque Amphion nouveau, sans l’aide de maçons,En superbes palais a changé ses buissons.

GÉRONTE.

Paris voit tous les jours de ces métamorphoses :Dans tout le Pré aux Clercs tu verras mêmes choses ;Et l’univers entier ne peut rien voir d’égalAux superbes dehors du palais Cardinal.

Toute une ville entière, avec pompe bâtie,

Semble d’un vieux fossé par miracle sortie,

Et nous fait présumer, à ses superbes toits,

Que tous ses habitants sont des dieux ou des rois-Mais changeons de discours. Tu sais combien J edorante. [t’aim e -

Je chéris cet honneur bien plus que le jour même-

GÉRONTE.

Comme de mon hymen il n’est sorti que toi,

Et que je te vois prendre un périlleux emploi,

Où l’ardeur pour la gloire «à tout oser convie,

Et force à tout moment de négliger la vie,

Avant qu’aucun malheur te puisse être avenu,Pour te faire marcher un peu plus retenu,

Je te veux marier.

DOUANTE, A pari.

O ma chère Lucrèce!