98 GRANDEUR ET DÉCADENCE DES ROMAINS,
sauce, et à lui déférer des honneurs excessifs. Les uns cher-chaient à lui plaire, les autres à le rendre odieux. Dionnous dit que quelques-uns allèrent jusqu’à proposer qu’illui fût permis de jouir de toutes les femmes qu’il lui plai-rait. Cela fit qu’il ne se délia point du sénat, et qu’il yfut assassiné; mais cela fit aussi que, dans les règnessuivants, il n’y eut point de flatterie qui fût sans exemple,et qui pût révolter les esprits.
Avant que Rome fût gouvernée par un seul, les riches-ses des principaux Romains étaient immenses, quellesque fussent les voies qu’ils employaient pour les acqué-rir ; elles furent presque toutes ôtées sous les empereurs :les sénateurs n’avaient plus ces grands clients qui les com-blaient de biens ; on ne pouvait guère rien prendre dansles provinces que pour César, surtout lorsque ses procura-teurs , qui étaient à peu près comme sont aujourd’hui nosintendants, y furent établis. Cependant, quoique la sourcedes richesses fût coupée, les dépenses subsistaient tou-jours ; le train de vie était pris, et on ne pouvait plus lesoutenir que par la faveur de l’empereur.
Auguste avait ôté au peuple la puissance de faire leslois, et celle déjuger les crimes publics; mais il lui avaitlaissé, ou du moins avait paru lui laisser, celle d’élire lesmagistrats. Tibère, qui craignait les assemblées d’un peu-ple si nombreux, lui ôta encore ce privilège, et le donnaau sénat, c’est-à-dire à lui-même 1 : or, on ne saurait croirecombien cette décadence du pouvoir du peuple avilit l’âmedes grands. Lorsque le peuple disposait des dignités , lesmagistrats qui les briguaient faisaient bien des bassesses ;mais elles étaient jointes à une certaine magnificence quiles cachait, soit qu’ils donnassent des jeux ou de certains
1 Tacite, Annotes, liv. I, ch. xv; Dios,liv. LTV.