LETTRES PERSANES.
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Les pachas, qui n’obtiennent leurs emplois qu’à force d’ar-gent , entrent ruinés dans les provinces, et les ravagentcomme des pays de conquête. Une milice insolente n’est sou-mise qu’à ses caprices. Les places sont démantelées, les villesdésertes, les campagnes désolées, la culture des terres et lecommerce entièrement abandonnés.
L’impunité règne dans ce gouvernement sévère : les chré-tiens qui cultivent les terres, les juifs qui lèvent les tributs ,sont exposés à mille violences.
La propriété des terres est incertaine, et, par conséquent,l’ardeur de les faire valoir ralentie : il n’y a ni titre, ni posses-sion , qui vaillent contre le caprice de ceux qui gouvernent.
Ces barbares ont tellement abandonné les arts, qu’ils ontnégligé jusques à l’art militaire. Pendant que les nationsd’Europe se raffinent tous les jours, ils restent dans leur an-cienne ignorance, et ils ne s’avisent de prendre leurs nouvel-les inventions qu’après qu’elles s’en sont servies mille foiscontre eux.
Ils n’ont nulle expérience sur la mer, nulle habileté dansla manœuvre. On dit qu’une poignée de chrétiens sortis d’unrocher 1 font suer tous les Ottomans, et fatiguent leur empire.
Incapables de faire le commerce, ils souffrent presque avecpeine que les Européens, toujours laborieux et entreprenants,viennent le faire : ils croient faire grâce à ces étrangers depermettre qu’ils les enrichissent.
Dans toute cette vaste étendue de pays que j’ai traversée,je n’ai trouvé que Smyrne qu’on puisse regarder comme uneville riche et puissante. Ce sont les Européens qui la ren-dent telle, et il ne tient pas aux Turcs qu’elle ne ressembleà toutes les autres.
Voilà, cher Rustan, une juste idée de cet empire, qui,avant deux siècles, sera le théâtre des triomphes de quelqueconquérant.
A Smyrne, le 2 de la lune de Rhamazan, I7H.
1 Ce sont apparemment les chevaliers de Malte.
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