Buch 
Grandeur et décadence des Romains : politique des Romains; dialogue de Sylla et d'Eucrate; Lysimaque et Pensées; lettres persanes et temple de Gnide / par Montesquieu
Entstehung
Seite
516
JPEG-Download
 

516

LE TEMPLE DE GNIDE.

citoyens, lâches devant les étrangers, ils sont des esclaves tout prêtspour le premier maître.

Dès que je sus penser, j’eus du dégoût pour la malheureuse Syha-ris. J’aime la vertu, et j’ai toujours craint les dieux immortels. Non,disais-je, je ne respirerai pas plus longtemps cet air empoisonné : tousces esclaves de la mollesse sont faits pour vivre dans leur patrie, etmoi pour la quitter.

J’allai pour la dernière fois au temple ; et, m’approchant des autelsoù mon père avait tant de fois sacrifié : Grande déesse, dis-je à hautevoix, j’abandonne ton temple, et non pas ton culte : en quelque lieude la terre que je sois, je ferai fumer pour toi de l’encens ; mais il seraplus pur que celui qu’on t’offre à Sybaris.

Je partis, et j’arrivai en Crète. Cette lie est toute pleine des mo-numents de la fureur de l’Amour. On y voit le taureau d’airain, ou-vrage de Dédale, pour tromper ou pour satisfaire les égarements dePasiphaé; le labyrinthe, dont l’Amour seul sut éluder l’artifice ; letombeau de Phèdre, qui étonna le soleil, comme avait fait sa mère ;et le temple d’Ariane, qui, désolée dans les déserts, abandonnée parun ingrat, ne se repentait pas encore de l’avoir suivi.

On y voit le palais d’idoménée, dont le retour ne fut pas plus heu-reux que celui des autres capitaines grecs ; car ceux qui échappèrentaux dangers d’un élément colère trouvèrent leur maison plus funesteencore. Vénus irritée leur fit embrasser des épouses perfides, et ilsmoururent de la main qu’ils croyaient la plus chère.

Je quittai cette île, si odieuse à une déesse qui devait faire quel-que jour la félicité de ma vie.

Je me rembarquai, et la tempête me jeta à Lesbos. C’est encoreune île peu chérie de Vénus : elle a ôté la pudeur du visage des fem-mes, la faiblesse de leur corps, et la timidité de leur âme. GrandeVénus, laisse brûler les femmes de Lesbos d’un feu légitime ; épar-gne à la nature humaine tant d’horreurs.

Mitylène est la capitale de Lesbos ; c’est la patrie de la tendre Sa-pho. Immortelle comme les Muses, cette fille infortunée brûle d’unfeu qu’elle ne peut éteindre. Odieuse à elle-même, trouvant ses en-nuis dans ses charmes, elle hait son sexe, et le cherche toujours.Comment, dit-elle, une flamme vaine peut-elle être si cruelle? Amour,tu es cent fois plus redoutable quand tu te joues que quand tu t’irrites.

Enfin je quittai Lesbos, et le sort me fit trouver une île plus pro-fane encore; c’était celle de Lemnos. Vénus n’y a point de temple;