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Grandeur et décadence des Romains : politique des Romains; dialogue de Sylla et d'Eucrate; Lysimaque et Pensées; lettres persanes et temple de Gnide / par Montesquieu
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LE TEMPLE l)E GNJDE.

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grand bruit et un mélange confus de voix et d’instruments de musi-que. Nous sortîmes du temple, et nous vîmes arriver une troupe debacchantes qui frappaient la terre de leurs tbyrses, criant à hautevoix : Évohé! Le vieux Silène suivait, monté sur son âne; sa têtesemblait chercher la terre; et sitôt qu’on abandonnait son corps , ilse balançait comme par mesure. La troupe avait le visage barbouilléde lie. Pan paraissait ensuite avec sa ilùte; et les Satyres entouraientleur roi. La joie régnait avec le désordre : une folie aimable mêlaitensemble les jeux, les railleries, les danses, les chansons. Enfin je visBacchus : il était sur son char traîné par des tigres, tel que le Gangele vit au bout de l’univers, portant partout la joie et la victoire.

A ses côtés était la belle Ariane. Princesse, vous vous plaigne? en-core de l’infidélité de Tiiésée, lorsque le dieu prit votre couronne etla plaça dans le ciel. 11 essuya vos larmes. Si vous n’aviez pas cesséde pleurer, vous auriez rendu un dieu plus malheureux que vous,qui n’étiez qu’une mortelle. Il vous dit : Aimez-moi ; Thésée fuit; nevous souvenez plus de son amour; oubliez jusqu’à sa perfidie. Jevous rends immortelle pour vous aimer toujours.

Je vis Bacchus descendre de son char; je vis descendre Ariane :elle entra dans le temple. Aimable dieu, s’écria-t-elle, restons dansces lieux, et soupirons-y nos amours; faisons jouir ce doux climatd’une joie éternelle. C’est auprès de ces lieux que la reine des cœursa posé son empire : que le dieu de la joie règne auprès d’elle, et aug-mente le bonheur de ces peuples déjà si fortunés.

Pour moi, grand dieu, je sens déjà que je t’aime davantage. Quoi !tu pourrais quelque jour me paraître encore plus aimable! Il n’y aque les immortels qui puissent aimer à l’excès, et aimer toujoursdavantage; il n’y a qu’eux qui obtiennent plus qu’ils n’espèrent, etqui sont plus bornés quand ils désirent que quand ils jouissent.

Tu seras ici mes éternelles amours. Dans le ciel on n’est occupé quede sa gloire : ce n’est que sur la terre et dans les lieux champêtresque l’on sait aimer ; et, pendant que cette troupe se livrera à une joieinsensée, ma joie, mes soupirs et mes larmes mêmes te redirontsans cesse mes amours.

Le dieu sourit à Ariane ; il la mena dans le sanctuaire. La joies empara de nos cœurs : nous sentîmes une émotion divine. Saisis deségarements de Silène et des transports des bacchantes, nous prîmesun tliyrse, et nous nous mêlâmes dans les danses et dans les concerts.