LA MORT DE M lle LECOUVREUR,
CÉLÈBRE ACTRICE.
1730 .
Que vois-je? quel objet ! Quoi ! ces lèvres charmantes,Quoi! ces yeux d’où partaient ces flammes éloquentes,Éprouvent du trépas les livides horreurs !
Muses, Grâces, Amours, dont elle fut l’image,
O mes dieux et les siens, secourez votre ouvrage !
Que vois-je ? c’en est fait, je t’embrasse, et tu meurs !Tu meurs ; on sait déjà cette affreuse nouvelle ;
Tous les cœurs sont émus de ma douleur mortelle.J’entends de tous côtés les Beaux-Arts éperdusS’écrier en pleurant : « Melpomène n’est plus ! »
Que direz-vous, race future ,
Lorsque vous apprendrez la flétrissante injureQu’à ces Arts désolés font des hommes cruels ?
Ils privent de la sépultureCelle qui dans la Grèce aurait eu des autels.
Quand elle était au monde, ils soupiraient pour elle ;Je les ai vus soumis, autour d’elle empressés :
Sitôt qu’elle n’est plus, elle est donc criminelle !
Elle a charmé le monde, et vous l’en punissez !
Non, ces bords désormais ne seront plus profanes ;
Ils contiennent ta cendre ; et ce triste tombeau,Honoré par nos chants, consacré par tes mânes,
Est pour nous un temple nouveau!
Voilà mon Saint-Denys; oui, c’est là que j’adoreTes talents, ton esprit, tes grâces, tes appas :
Je les aimai vivants, je les encense encoreMalgré les horreurs du trépas,
Malgré l’erreur et les ingrats,
Que seuls de ce tombeau l’opprobre déshonore.
Ah! verrai-je toujours ma faible nation,
Incertaine en ses vœux, flétrir ce qu’elle admire ;
Nos mœurs avec nos lois toujours se contredire ;