PRÉF
Donc enfin, chez les modernes, des études de ce genrene sont ni la cause, ni le signal d’une décadence littéraire.
Dans les temps postérieurs à la poésie primitive, noustrouvons des preuves de la permanence des études gram-maticales. Ainsi nous voyons, dans la première des piècesd’Aristophane % jouée en 4 2 7> du vivant de Périclès, unvieillard demandant à son fils s’il a appris les glosseshomériques et les gtosses des lois de Solori : preuve évi-dente que, dès cette époque, qui est celle des admirablescréations d’Eschyle et de Sophocle, ces études gramma-ticales faisaient partie de l’enseignement de la jeunesse.Et cependant elles n’entravèrent ni le génie d’Aristo-phane lui-même, ni celui de Thucydide, de Ménandre,de Démosthène et de leurs glorieux successeurs.
Que si l’on substitue à mon hypothèse la seule autresupposition admissible, ce sera celle-ci : les Hellènes, envenant de l’Asie centrale, traversant la Perse, le Caucase, etfaisant le tour de la mer Noire, pour arriver enfin dans lapéninsule, d’où ils chassèrent les Pélasges; les Hellènesauraient apporté avec eux une langue toute formée; ilsauraient eu, dès lors, non-seulement des radicaux bruts,mais même des combinaisons savantes de ces radicaux,un culte, des coutumes et tous les éléments de la civilisa-tion, sauf un alphabet. En établissant ainsi la question,on lie fera que reculer la difficulté. Je répondrai que lesHellènes ne pouvaient avoir emprunté toutes ces con-naissances qu’à une société déjà avancée, fixée dans lepays d’où ils s’étaient exilés; que peut-être ils avaientdérobé ces secrets à une caste supérieure : je me livreraienfin à toutes sortes de conjectures, plutôt que d’admèttrequ’une langue savante se soit formée toute seule.
L’affinité des langues indo-européennes entre elles, deslangues germaniques avec les langues romanes, se trouveconfirmée par un témoignage bien précieux, que M. Ville-main a, je crois, recueilli le premier. Les paroles du sa-vant professeur méritent d’être citées textuellement 2 ':
« Cette vieille langue du nord (le gothique) remontejusqu’aux Scythes, et offre des affinités remarquables avecle sanscrit et le grec. Quand Ovide exilé nous parle decette langue gétique et sarmate qu’il avait si bien apprise,et dans laquelle, avec sa facilité de bel esprit romain,il faisait des vers et des panégyriques pour le roi du pays:Jam didici getice sarmaticeque loqui;
quand il rappelle que, dans cette langue barbare, mais an-ciennement cultivée, on trouve des traces de la languegrecque, altérées par la rudesse de la prononciation gétique :
In paucis rémanent graïæ vestigia linguæ,
Hæc quoque jam getico barbara facta sono;
peut-on douter du commerce primitif de toutes ces lan-gues? peut-on s’étonner que le gothique ait eu ancienne-ment des analogies avec le latin qui porte des caractèressi fréquents de grécité? »
1 II ne reste de cette pièce qu’un fragment intitulé AatxaXeï;» les Convives.
2 Cours de littérature française , t. I, p. 92 et 93. Toutes les questions rela-tives aux origines de notre langue sont approfondies dans cet ouvrage, où la plushaulq érudition se voile en quelque sorte sous l'atticisme du style.
Voici la question reportée vers l’Inde; et là préciséments’offre un exemple qui combat et détruit celui que l’on lirede la littérature hellénique, quand même, ce que je nie,l’histoire de cette littérature serait bien interprétée.
Là langue sanscrite, placée à la tête de la famille deslangues européennes, a eu, de temps immémorial, à uneépoque aussi reculée que l’existence des premiers poèteset des premiers philosophes indiens, ses grammairiens etses philologues : son alphabet, abondant et correct, a élénon-seulement créé, régularisé, mais même classé parordres analogues aüx divers organes de la parole. Destravaux sur les racines primitives du sanscrit et sur leslois de leur combinaison remontent à la même antiquité;et nous ne voyons cependant pas qu’ils aient empêché leRamayana et le Mahabarata de se produire.
Prenons encore un autre peuple, qui appartient,comme les Grecs, à l’antiquité classique. L’exemple desRomains doit paraître fort concluant, quant aux in-ductions qu’on en peut tirer pour la langue française, dé-rivée presque tout entière du latin ; c’est d’ailleurs unpeuple synthétique, conséquent avec lui-même d’un boutà l’autre de son histoire, Un peuple providentiel, quipréparait l’unité du monde par les armes, comme la na-tion française la prépare au moyen des idées.
Les Romains eurent des dictionnaù’es en même tempsque leur littérature atteignait son apogée. En effet, ontrouve un véritable lexique latin dans les six livres quinous restent du'traité de Varron sur la Langue latine. LesGlosses latines étaient venues auparavant, car Varron lescite lui-même 1 . Le plan de ce grand ouvrage est remar-quable sous beaucoup de rapports. Qu’il ne soit pas rédigépar ordre alphabétique, ce qui lui est commun avec laplupart des lexiques dont nous venons de parler, et surtoutavec celui de Polliix, cela ne fait rien à la question.
L’essence du dictionnaire ne consiste pas dans son arran-gement. L’énumération par catégories est la forme lexico-graphique la plus ancienne dans toutes les langues; c’estcelle des recueils de mots destinés d’abord aux écoles, desJanua linguarum, ainsi que des guides de la conversationque l’on trouve à la fin des grammaires étrangères; et ce11 ’est certes point la forme la plus illogique et la moinscommode, bien qu’elle soit presque abandonnée aujour-d’hui. Un de nos plus ingénieux philologues 2 , frappé sur-tout de la malheureuse imperfection de notre alphabet etdu désordre traditionnel qui y règne d’un bout à l’autre,laisse suffisamment entrevoir que la pire des méthodes,,selon lui, est la méthode abécédaire.
A la vérité, si nous tentions de ranger méthodiquementles mots de la langue selon la génération des idées, c’est-à-dire, par règnes, ordres, classes, genres, espèces, variétés,comme on range les êtres naturels, il nous manqueraitencore une caractéristique, c’est-à-dire, un moyen de dé-terminer les caractères dont l’absence ou la présence
‘ Lib. "VII, § 10, ad verbum Tesca.
2 M. Ch. Nodier, préface du I)ict. de Boiste 8 e el 9 e édition.
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