SUR MACHIAVEL.
xxxv
catastrophes des temps barbares que Machiavel repoussoit en arrièrepar ses écrits. Si, engagés ensuite dans cette carrière de malheurs ,les peuples à qui peut-être alors on pouvoit permettre de le lire,avoient pu le comprendre , se seroient-ils livrés, comme ils l’ontfait, aux chances effroyables de la domination d’un homme sortid’une condition obscure , et surtout d’un guerrier féroce, issu pourainsi dire de l’écume immonde et sanglante que les mers de l'Italie,au temps de ses épurations, avoient poussée vers l'ile maudite desRomains (i) ? Réunissant l'idée de son origine vulgaire et sauvage,de son caractère ardent et sombre, de ses penchans ambitieux etféroces, avec la pensée de la nécessité dans laquelle Machiavel avoitdémontré qu’un usurpateur de cette trempe seroit d’être un atrocetyran ; alors, sans doute, au lieu de nous laisser aller stupidementsous son joug, et de regarder sa puissance comme céleste, suivantque le disoient des pontifes intéressés, nous aurions vu d’avancetous les maux que , par ses mains, l'enfer a versés sur notre patrie.Dès lors qu’il étoit reconnu par expérience que nous ne pouvionsvivre en république, cette pensée du citoyen de Genève, que « lePrince de Machiavel donne aux républicains de grandes leçons •>contre les Princes nouveaux (2), devoit nous faire pressentirl’avenir funeste qui alloit fondre sur nous. Et ces avertissemens,en nous frappant d’épouvante, nous eussent fait tellement reculerd’horreur que, sans pouvoir modérer cette marche rétrograde,nous serions revenus de nous mêmes à ce gouvernement royal dontnous avions pendant tant de siècles éprouvé la bonté.
( 1 ) On sait que les Romains y déportoient les plus lâches de leurs esclaves,ceux qui leur paroissoient plus semblables à des bêtes fauves qu’à des hommes.Illnc olim servi liomani ignavissimi et inutiitssimi devebebantur , èelluïs quàmbominibus similiores. ( Strabo , liv. 5. ) — Cardan peignoit ainsi les Corses deson temps : Corsica insulte iracundi sunt, crudeles , infitti , audaces , prompti ,agiles , robusti : talis cnim est natura canam. ( De varietate■ )
(a) Contrat social. L. III, c. 6.
C~