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Or, il n’est certes pas au pouvoir de la Suisse de s’assurer à elle-même la liberté de la vente,mais elle a la faculté d’assurer à ses ressortissants la liberté de l’achat, c’est-à-dire, de mettrechacun dans la possibilité d’acheter là où il peut se procurer le mieux et à meilleur marché sesapprovisionnements.
La liberté des achats constitue la moitié au moins de la liberté du commerce.
C’est une grande erreur que de croire qu’avec la liberté du commerce que nous possédons,ce sont nos voisins seuls qui nous font des ventes qui retirent le profit; — c’est nous-mêmes quiy gagnons le plus en épargnant les fortes sommes pour lesquelles nous serions obligés d’acheter *plus cher nos approvisionnements.
En conséquence, ce n’est pas par considération pour ses voisins, mais par égard pour elle-même, que la Suisse a mis en vigueur le système de la liberté du commerce, ou, si l’on aime mieux,de la liberté de l'achat.
Les Etats qui possèdent des systèmes de péages ne jouissent pas de cette liberté de l’achat.
Les efforts de ces Etats tendent d’abord à s’assurer la liberté de la vente, ce qui a pour consé-quence que partout on abolit de plus en plus les droits qui frappent à leur sortie les produitsfabriqués. Mais ces Etats réussissent à peine mieux que nous à obtenir la libre vente de leursproduits manufacturés. Est-ce que par hasard la France et l’Autriche, avec leurs systèmes prohi-bitifs qui rendent impossible le libre achat à leurs ressortissants, peuvent vendre librement dansl’Association douanière ? Pas du tout ; elles y rencontrent les mêmes droits que la Suisse y rencontre,et la question est uniquement celle-ci : Le pays lui-même gagne-t-il quelque chose, lorsqu’on ycrée par des droits des industries artificielles ?
Les partisans du système des droits protecteurs répondront affirmativement à celte question ;mais les partisans du système de la liberté commerciale pourront toujours invoquer avec orgueil laposition financière de la Suisse et dire : Montrez-nous un pays qui jouisse d’une telle prospérité !
Mais si l’on veut introduire les droits protecteurs, il s’agit de savoir s’ils seront appliqués àl’industrie et au commerce seulement, mais non pas à l’agriculture.
Aucune classe de la société n’a autant souffert que la classe agricole de la liberté des impor-tations étrangères ; la Suisse, proportionnellement à sa forte population, possède peu de terrainqui soit propre à l’agriculture ; c’est pourquoi le prix des terres est démesurément élevé , à telpoint que le propriétaire de biens-fonds ne retire qu’avec beaucoup de peine l’intérêt de son ca-pital. Par ce motif les citoyens des villes se sont défaits de plus en plus de leurs propriétés fon-cières et ont préféré de prêter leur argent sur hypothèques ou de le faire valoir dans l’industrie.
En conséquence, les terres se trouvent en Suisse, plus que dans tout autre pays, entre les mainsde petits propriétaires, de paysans et de journaliers. Mais les prix des produits que fournit l’agri-culture sont constamment maintenus à des taux très bas par suite de la libre entrée des blés etdes fruits farineux, du vin, etc. qui nous viennent de tous les Etals voisins, où le prix des terresest beaucoup moins élevé qu’en Suisse, de sorte que le paysan suisse, notamment dans les cantons
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