Personne n’ignore le succès prodigieux de laNouvelle Héloise dès le moment de son apparitionen France (i), et le danger réel que pre'sente la lec-ture de ce roman, surtout pour les femmes et pourles jeunes gens, dont le cœur tendre et facile àémouvoir est moins en garde que celui des hommesmûrs contre les attraits de la séduction. L’auteurlui-même en signale le danger aux jeunes personnesdu sexe : «Jamais fille chaste n’a lu de romans, dit—« il, et j’ai mis à celui-ci un titre assez décidé pour« qu’en l’ouvrant on sût à quoi s’en tenir* Celle« qui, malgré ce titre, en osera lire une seule page,
« EST une fille perdue .» Dans le Dialogue
qui précède l’ouvrage, Jean-Jacques laisse encoreéchapper ces mots remarquables : « On a voulu« rendre la lecture des romans utile à la jeunesse ; je« ne connais point de projet plus insensé : c’est« commencer par mettre le feu à la maison pour« faire jouer les pompes. » En vérité, l’on ne sait
(i) La Nouvelle Héloïse fut d’abord publiée en Hollande(en 1761). M. de Malesherbes, alors directeur de la li-brairie de France, poussa la complaisance envers Rous-seau jusqu’à recevoir sous son contre -seing de ministreles épreuves de l’ouvrage, qui s’imprimait à Amsterdam,chez Marc-Michel Rey,